Anaïs Dujardin

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Monique Wittig, une icône incontournable et complexe du féminisme et du lesbianisme

Monique Wittig, une icône incontournable et complexe du féminisme et du lesbianisme

Voici déjà plusieurs semaines que j’avais envie d’écrire au sujet de Monique Wittig dont on a fêté ce 3 janvier les vingt ans de sa disparition. Outre des problèmes personnels, je me suis vite rendu compte de l’immensité de la tâche. Rédiger quelques dizaines de lignes sur cette femme hors du commun m’est tout de suite apparu comme forcément réducteur. C’est un livre complet qu’il faudrait lui consacrer. Je me lance quand même avec comme seul objectif de lever un voile sur elle et de vous donner envie d’en savoir plus.

L’écrivaine

Monique Wittig est née en 1935 dans le petit village alsacien de Dannemarie. Elle est issue d’une famille modeste mais conservatrice.

Elle se fait d’abord connaître en tant qu’écrivaine. En 1964, elle fait paraître L’Opoponax du nom d’une plante médicinale. C’est un roman (auto)biographique. Bon, disons-le tout net, son abord est assez difficile. Monique Wittig a fait le choix d’un récit au style purement descriptif, sans aucun dialogue, sans paragraphe. Elle utilise en outre le pronom indéfini épicène « on », sans doute les premiers essais de l’écriture inclusive. En outre, la situation du narrateur varie entre un point de vue interne et externe (l’auteure se désignant sous son nom – Catherine Legrand –). Elle est très proche de ce qu’on appelle « le nouveau roman » et l’impressionnisme littéraire de ce mouvement, en particulier avec Nathalie Sarraute (dont elle deviendra l’amie). L’Opoponax est immédiatement repéré par la romancière Marguerite Duras qui en fait une critique élogieuse :

« Mon Opoponax, c'est peut-être, c'est même à peu près sûrement le premier livre moderne qui ait été fait sur l'enfance. […] C'est un livre à la fois admirable et très important parce qu'il est régi par une règle de fer, celle de n'utiliser qu'un matériau descriptif pur, et qu'un outil, le langage objectif pur. […] Ce qui revient à dire que mon Opoponax est un chef-d'œuvre d'écriture parce qu'il est écrit dans la langue exacte de l'Opoponax. »

— Marguerite Duras, L'Opoponax (postface)

L’année même de sa parution le roman et la romancière sont couronnés par le prix Médicis.

L’esprit de l’époque n’y étant pas, l’aspect lesbien de cette œuvre (l’histoire d’amour entre deux petites filles) passe complètement inaperçu.

On ne peut pas en dire autant de ses deux romans suivants, Les Guérillères (1969) traitant d’une communauté guerrière et lesbienne ou du Corps lesbien (1971) qui font scandale.

La militante féministe

En 1968, elle crée avec ses amies Antoinette Fouque, Christine Delphy et Josiane Chanel Les petites marguerites, un groupe d’obédience maoïste, révolutionnaire et altermondialiste. En 1970 elle dépose avec d’autres femmes une gerbe sur la tombe du soldat inconnu en hommage « à celle qui est plus inconnue que le soldat inconnu ». Cette manifestation, sous la banderole « la moitié des hommes sont des femmes » peut être considérée comme l’acte fondateur du MLF.

Monique Wittig est de toutes les luttes de ce mouvement mythique. En particulier les droits à la contraception et à l’avortement. En mai 1970 elle écrit dans le mensuel polémiste L’Idiot international un appel à la prise de pouvoir politique des femmes dans une dialectique de dictature du prolétariat. L’historienne et spécialiste de l’histoire des femmes Marie-Jo Bonnet, qui rejoint le MLF en 1971, écrit :

« Monique Wittig […] est certainement la femme qui m’a donné envie de rester au MLF. […] Elle incarne la créativité du mouvement, l’accès à l’écriture, et cette bienfaisante parole poétique qui me changeait de la langue de bois marxiste ou freudienne très à la mode alors. »

La militante lesbienne – Les lesbiennes ne sont pas des femmes

En marge du MLF, elle crée avec la même Christine Delphy Les gouines rouges, un collectif lesbien qui crée un véritable tollé, y compris à l’intérieur même du MLF. Ce qui débouchera en 1976 sur la rupture entre Monique Wittig et le mouvement qu’elle avait contribué à créer.

Plus tard elle écrira qu’il y avait eu « une véritable purge à son encontre ».

Dès lors, après sa fuite pour les États-Unis devant sa marginalisation dans le MLF, elle se consacre entièrement au militantisme lesbien et à sa théorisation. Déjà, dans Le Corps lesbien elle avait conceptualisé l’hétérosexualité comme un système uniquement politique.

Au début des années 90, Monique Wittig développera sa pensée dans un recueil de conférences qu’elle a données depuis les années 80 : La pensée straight. Difficile, pour ne pas dire impossible de résumer cette œuvre en quelques mots. Disons cependant que Monique Wittig reprend sa conception politique de l’hétérosexualité. Celle-ci n’est aucunement la constatation de différences entre les hommes et les femmes, mais une simple construction politique visant à assurer la domination masculine et le besoin d’assurer la reproduction de l’espèce humaine. Pour Wittig les femmes ne sont pas nécessairement liées aux hommes, les lesbiennes échappent à ce système de pensée. Elle reprend également la célèbre phrase de Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe : « On ne naît pas femme, on le devient ». Elle reconstruit cette citation : « On n’est pas femme, on le devient ».

Monique Wittig ira même plus loin en affirmant : « Les lesbiennes ne sont pas des femmes » en précisant tout aussitôt après « ce qui fait une femme c’est une relation particulière à un homme, en relation à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles ». C’est ce qu’on appelle désormais le lesbianisme radical.

Cela revient à dire que la sexualité est absolument indépendante du genre. On peut considérer alors que Monique Wittig a été la première à conceptualiser le non-binarisme.

Voilà, j’ai essayé, et j’espère que j’y suis parvenue à présenter Monique Wittig de la façon la plus claire et simple possible, quitte à caricaturer sa pensée ce dont je m’excuse auprès des puristes.

Hommage

Depuis 2020 il existe à Paris un « Jardin Monique Wittig » dans le 14e arrondissement dont la création a été votée à l’unanimité par le Conseil de Paris. Ce square reprend certaines citations issues du roman Les Guérillères. https://www.paris.fr/lieux/jardin-monique-wittig-2739

Monique Wittig est enterrée au Père-Lachaise.

Enfin, le site incontournable si vous souhaitez en savoir plus sur Monique Wittig :

https://www.moniquewittig.com/fr/homepage_fr

 

 

« De celles qui osent » – Série féministe et lesbienne

« De celles qui osent » – Série féministe et lesbienne

Découvrez la série féministe lesbienne "The Bold Type", "De celles qui osent" en français

Le titre original de la série est The Bold type. Sa traduction en français est malheureusement peu utilisée, sauf bien évidemment chez nos amies québécoises où on veille au grain de la défense de la langue française. C’est dommage, car pour une fois la francisation de l’intitulé est parfaitement réussie, même si bold induit bien la notion d’audace, ce mot sous-entend également une sorte d’effronterie, voire de provocation.

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« Le Sommeil » tableau lesbien de Gustave Courbet

Gustave Courbet - Le Sommeil (1866), Paris, Petit Palais
Gustave Courbet - Le Sommeil (1866), Paris, Petit Palais

Peintureet lesbianisme. Un couple très productif ! Avec l’aide d’un ami j’ai donc décidé d’explorer de temps en temps l’art lesbien. Ce sont en effet des dizaines, pour ne pas dire des centaines d’œuvres qui ont utilisé ce thème sur les trois derniers siècles. En faire un catalogue relèverait de la gageure. Cependant, nous vous proposons de nous arrêter régulièrement sur une œuvre particulière.

Aujourd’hui, nous avons choisi une des plus connues et une des plus fortes : « Le Sommeil » de Gustave Courbet. Le tableau est également intitulé « Les Deux Amies », « Les Dormeuses » ou « Paresse et luxure ».

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Publicité et lesbianisme

publicite-lesbienne Articles par Anaïs Dujardins
crédit photo : gettyimages.ca

Noël, et c’est devenu un lieu commun, c’est la fête de la consommation. Et le matraquage publicitaire du moment vient le confirmer. L’occasion, une fois n’est pas coutume, d’écrire un billet d’humeur.

Les chansons de Bilitis – Poèmes lesbiens de Pierre Louÿs

Les chansons de Bilitis – Poèmes lesbiens de Pierre Louÿs

Pierre Félix Louis, alias Pierre Louÿs, est né en 1870. C’est un poète et romancier français.

Son roman le plus connu, paru en 1898, est La femme et le pantin qui inspirera le cinéaste Julien Duvivier pour le film apocryphe de 1959 avec Brigitte Bardot.

Pierre Louÿs était aussi un helléniste de renom et un bibliophile réputé. Sa bibliothèque réunissait plus de 20 000 volumes.

Il est également célèbre, trop parfois, pour ses œuvres érotiques. La plus connue étant Trois filles de leur mère mettant en scène lesbianisme, sodomie, orgie mais aussi inceste et pédophilie (il est d’ailleurs étonnant que ce livre soit toujours publié). En outre, la trame du récit s’inspire d’événements réels et la personnage principale, Teresa, aurait été inspirée par sa belle-mère, l’épouse du poète José-Maria de Heredia dont Pierre Louÿs avait épousé la plus jeune des filles (Louise, alias Lili dans le roman). Jean d’Ormesson a dit de cet ouvrage : « C’est épatant. C’est pornographique, mais de haut niveau ! »

Le premier magazine lesbien de l’histoire : « Die Freundin »

Le premier magazine lesbien de l’histoire : « Die Freundin »

Comme vous l'avez constaté, nous avons changé de nom de domaine pour une représentation plus large sur les actualités que nous traitons. "Livres-lesbiens.com" est devenu "Lesbia-magazine", en hommage au premier magazine lesbien français publié entre 1982 et 2012, et en prévision d'un projet secret dont nous vous parlerons bientôt !

Pour l'occasion, nous vous proposons de découvrir l'historique du premier magazine lesbien de l'histoire : le "Die Freundin".

Marie-Antoinette était-elle lesbienne ?

Marie-Antoinette était-elle lesbienne ? 
Deux portraits peints par madame Vigée Le Brun de Marie-Antoinette et de Gabrielle de de Polignac

Eussions-nous posé la question à la fin des années 1780, la réponse aurait été un oui « franc et massif ». Pour le peuple de Paris, il était inconcevable que « l’Autrichienne » ne se vautre pas dans le sexe H24, comme on le dirait aujourd’hui, en particulier avec les dames de son entourage. C’est à cette époque qu’est paru un pamphlet assez glauque, Les Fureurs Utérines de Marie-Antoinette dont quelques vers en disent long :

La Cour ne tarda pas à mettre à la mode ;
Chaque femme à la fois tribade et catin :
On ne fit plus d’enfants : cela parut commode.
Le vit fut remplacé par un doigt libertin.

La révolution terminée, elle laissa place à son étude par les historiens.

Pendant plus de deux siècles personne ne fit allusion à cet aspect de la question, même pas l’écrivain autrichien Stefan Zweig dans une des toutes premières biographies de Marie-Antoinette en 1933.

Colette : Les vrilles de la vigne, nouvelles lesbiennes

Colette : Les vrilles de la vigne, nouvelles lesbiennes
Source image : amisdecolette.fr

Pour ma première chronique « littérature » j’avais sciemment choisi de commencer par un auteur dont le moins que l’on puisse dire est qu’une nouvelle lesbienne détonne dans le corpus de son œuvre, Honoré de Balzac et sa « Fille aux yeux d’or ».

Introduction

Passée cette entrée en matière en forme d’ouverture « allegro con brio », je vous propose de revenir à des fondamentaux. Dès lors, comment ne pas rendre sa place à Sidonie-Gabrielle Colette, connue sous son seul patronyme de Colette ?

Mais, ici aussi, je ne prendrai pas les choses dans l’ordre. En toute logique j’aurais dû parler de la fameuse tétralogie des « Claudine » qui marque le début de la carrière d’écrivaine de Colette. Non, la récente actualité dicte de vous parler d’une œuvre postérieure.

En effet, l’Éducation Nationale française, cette année, a fait montre d’une certaine témérité en proposant parmi les œuvres présentées pour l’oral de l’épreuve anticipée de français pour le bac 2023, « Les vrilles de la vigne » de cette auteure. Certes, le thème de l’EAF de cette année était les rapports de l’homme avec la nature, et c’est à ce titre que l’œuvre a été étudiée. Cependant, certains textes de ce recueil de nouvelles évoquent principalement le lesbianisme.

Inutile de dire que les instructions ont précisé aux professeurs de les écarter, ceux-ci étant hors du thème imposé. Téméraire, mais pas suicidaire !

« Les vrilles de la vigne » et son contexte

Ce recueil de 20 nouvelles d’origine autobiographique paraît en 1908.

Colette y exprime son goût pour la nature et sa nostalgie du temps de son enfance.

Lorsqu’elle le rédige, elle vit en couple avec la « scandaleuse » Mathilde de Morny, alias « Missy », alias « oncle Max », alias « Monsieur le marquis ». Celle-ci, née en 1863 est devenue de par son mariage marquise de Belbeuf dont elle conservera le titre après son divorce en 1903. Ouvertement lesbienne, maîtresse reconnue de la fameuse demi-mondaine Liane de Pougy, on peut même la considérer comme la première « transgenre » à avoir été « médiatisée », puisqu’elle ira jusqu’à subir volontairement une double mastectomie et une hystérectomie. Elle ne s’habillait qu’en homme, et très étrangement, c’est cela qui lui a valu les foudres des autorités de police, plus que son orientation sexuelle qui à l’époque était relativement bien acceptée.

Elle rencontre Colette alors qu’elles jouent toutes deux dans une pantomime intitulée « Rêves d’Égypte » qui fait scandale car Colette y joue à moitié nue et se fait embrasser goulûment par Missy qui joue un explorateur. Le préfet Lépine finira par interdire le spectacle.

Leurs amours font l’objet de deux nouvelles du recueil.

Chanson de la danseuse

Nouvelle très courte, pleine de sous-entendus, aucunement explicite, mais d’une sensualité profonde. Une simple évocation d’un moment intime, très intime.

« Dans ta maison, seule entre toi et la flamme haute d’une lampe tu m’as dit : ‘Danse !’ et je n’ai pas dansé.

Mais nue dans tes bras, liée à ton lit par le ruban de feu de plaisir, tu m’as pourtant nommée danseuse, à voir bondir sur ma peau, de ma gorge renversée à mes pieds recourbés, la volupté inévitable…

Lasse, j’ai renoué mes cheveux, et tu les regardais, dociles, s’enrouler à mon front comme un serpent que charme la flûte…

J’ai quitté ta maison durant que tu murmurais : ‘ La plus belle de tes danses, ce n’est pas quand tu accours, haletante, pleine d’un désir irrité et tourmentant déjà, sur le chemin, l’agrafe de ta robe… C’est quand tu t’éloignes de moi, calmée et des genoux fléchissants, et qu’en t’éloignant, tu me regardes, le menton sur l’épaule… Ton corps se souvient de moi, oscille et hésite, tes hanches me regrettent et tes reins me remercient… Tu me regardes, la tête tournée, pendant que tes pieds divinateurs tâtent et choisissent leur route ‘ »

Nuit blanche

Colette ne peut dormir. Elle regarde son amante et pendant quelques pages nous livre ses pensées plus ou moins chastes. Comme dans le texte précédent, la sensualité est exacerbée :

« Alors tu feindras de t’éveiller ! Alors je pourrais me réfugier en toi, avec de confuses plaintes injustes, des soupirs excédés, des crispations qui maudiront le jour déjà venu, la nuit si prompte à finir, le bruit de la rue… Car je sais bien qu’alors tu resserras ton étreinte, et que, si le bercement de tes bras ne suffit pas à me calmer, ton baiser se fera plus tenace, tes mains plus amoureuses, et que tu m’accorderas la volupté comme un secours, comme l’exorcisme souverain qui chasse de moi les démons de la fièvre, de la colère, de l’inquiétude… Tu me donneras la volupté, penchée sur moi, les yeux pleins d’une anxiété maternelle, toi qui cherches, à travers ton amie passionnée, l’enfant que tu n’as pas eu »

Colette et Mathilde se sépareront en 1911. Colette tombera éperdument amoureuse de Henry de Jouvenel qu’elle épousera en 1912 et avec qui elle aura sa seule enfant, Anne de Jouvenel. En 1920, presque cinquantenaire, Colette le trompera avec son propre fils, Bertrand de Jouvenel alors âgé de 17 ans. Elle en tirera son roman Le blé en herbe.

Missy, seule et complètement ruinée se suicidera en juin 1944.

Il faudra encore attendre deux années (le 3 août 2024) pour que l’œuvre de Colette appartienne au domaine public. Cependant pour quelques euros ou dollars, il est toujours possible de se procurer le texte en version numérique.

Je reviendrai bientôt sur Colette de manière plus complète à l’occasion de la présentation des « Claudine », mais si vous êtes trop impatientes, voici le site à visiter en priorité : https://www.amisdecolette.fr/

N’hésitez pas à adhérer à l’association de promotion de la mémoire de celle que la psychanalyste Julia Kristeva a appelée « la reine de la bisexualité ».

Bonnes lectures !

La Belle Saison - Comédie dramatique de Catherine Corsini

La Belle Saison - Comédie dramatique lesbienne de Catherine Corsini

 Date : 2015

Actrices principales : Izïa Higelin, Delphine ; Cécile de France, Carole

Un petit avertissement liminaire : ma chronique n’est aucunement une critique cinématographique classique. Si celle-ci est honnête, elle doit rester la plus objective possible, en analysant les forces et les faiblesses de la production.

Quand Balzac écrivait une nouvelle lesbienne…

Quand Balzac écrivait une nouvelle lesbienne…

Non, chères lectrices, vous n’avez pas la berlue.

Loin de moi également l’idée de me lancer dans un quelconque « teasing » pour marquer mes débuts de chroniqueuse sur livres-lesbiens.com. Non, c’est la plus exacte vérité. Le célèbre écrivain Honoré de Balzac a bien écrit une nouvelle, ou un roman court, mettant en scène des lesbiennes.

Il s’agit de La fille aux yeux d’or écrit et paru en 1835.

Cet ouvrage fait partie de la « Comédie Humaine », « Scènes de la vie parisienne », dans la série « L’histoire des Treize ». Informations que je vous communique, mais qui n’ont aucune importance…

L'histoire

Cette année-là, le dandy Henri de Marsay, séducteur invétéré de vingt-deux ans, se promène dans le jardin des Tuileries. Il est à la recherche d’une jeune fille extraordinairement belle dont lui a parlé un de ses amis. Effectivement, il la croise alors qu’elle circule en fiacre. Non seulement cette femme est magnifique, mais elle possède une paire d’yeux d’une couleur dorée peu commune. Mais, laissons parler Balzac lui-même : « deux yeux jaunes comme ceux des tigres ; un jaune d’or qui brille, de l’or vivant, de l’or qui pense, de l’or qui aime et veut absolument venir dans votre gousset ! » Contre toute attente, la mystérieuse jeune femme fait signe à Henri de la suivre, malgré la duègne qui l’accompagne. Il découvre ainsi où elle réside. Un manoir qui appartiendrait à un certain marquis de San-Réal qu’Henri soupçonne être son amant.

Bien entendu, on lui refuse l’accès à cette résidence.

Par un habile subterfuge, il réussit cependant à connaître le nom de la mystérieuse jeune femme : Paquita Valdès, et à lui envoyer une lettre. Quelques jours plus tard un serviteur métis se présente chez Henri et l’amène dans une maison abandonnée où l’attend Paquita. Celle-ci lui indique qu’ils ont douze jours pour vivre leur aventure, mais qu’elle ne sait pas ce qui se passera après, car elle n’est pas libre. Fou de désir, le jeune dandy lui annonce que si elle n’est pas à lui seul, il la tuera. La jeune femme aux yeux d’or accepte un rendez-vous au même endroit pour le lendemain.

Elle le reçoit vêtue d’un simple peignoir, et à la grande surprise d’Henri, entreprend d’habiller son futur amant… en femme. Ils font l’amour, et Henri, stupéfait, note « que si elle était encore vierge, elle n’était certes pas innocente ». Troublé, il décide de ne plus voir Paquita et de l’oublier. Il comprend peu après que leurs ébats avaient été observés par une tierce personne. Malgré son souhait d’arrêter les choses, un soir, il accepte de suivre le serviteur à nouveau. Il trouve son amante en pleine crise nerveuse qui le supplie de l’emmener avec lui en Asie. Ce qu’Henri ne peut se résoudre à faire, faute d’argent. Ils font de nouveau l’amour, et au moment de l’orgasme, Paquita crie « Oh ! Mariquita ! » Le jeune homme réalise alors que l’observateur de leur union est une femme. Il sort de la maison en rage, en décidant de se venger. Il met son projet à exécution deux jours plus tard, mais c’est pour trouver Paquita mourante, poignardée par celle qui est sa véritable maîtresse, la marquise de San-Réal.

Vous comprendrez, chères lectrices, que je préfère m’arrêter ici. Je vous laisse le plaisir d’en découvrir la fin, avec ses rebondissements romantiques à souhait.

Les exégètes actuels de Balzac, en particulier, Michael Lacey, dénotent que Balzac fait preuve d’audace en évoquant la passion entre deux femmes.

De l’audace ?

C’est le moins que l’on puisse dire ! Rappelons que ce roman a été publié en 1835, c’est-à-dire en pleine période « Louis-Philipparde », caractérisée par la toute-puissance de la bourgeoisie psychorigide, et l’emprise plutôt glauque de l’Église catholique. Certes, l’érotisme de cette nouvelle, et cela est déconcertant, apparaît plutôt en filigrane, voilé par des sous-entendus, des litotes et autres euphémismes. J’ai utilisé un peu plus haut et à dessein, le mot « orgasme » ; il n’apparaît évidemment pas dans le texte à une époque où il aurait fallu prendre un bain de bouche après l’avoir prononcé ; dans l’ouvrage il est remplacé par « joie ».

Il n’empêche que Balzac a fait preuve de beaucoup de témérité pour écrire une nouvelle où une des personnages principaux est lesbienne, une partie de l’intrigue reposant sur l’amour saphique et présentant des pratiques comme le travestissement ou le voyeurisme.

En faisant cela il reste dans la droite ligne du projet qu’il s’est fixé dans la « Comédie Humaine », d’explorer les rouages et les caractéristiques de l’esprit humain. Même si cela est discret pour les raisons précédemment exposées, l’homosexualitéest un thème que Balzac évoque. À partir du « Père Goriot », les relations d’affection entre Vautrin, l’ancien bagnard, et Eugène de Rastignac, le jeune homme très ambitieux ou plus tard, Lucien de Rubempré, sont très ambiguës. Il en est de même pour Lisbeth Fisher, alias « la cousine Bette » à laquelle l’auteur prête une attirance saphique pour sa voisine et amie, Valérie Marneffe.

Tout cela étant dit, malgré la pause estivale, je vous déconseille d’emporter La fille aux yeux d’or sur la plage. Réservez plutôt votre lecture pour les longues soirées du monotone automne. Pour être tout à fait franche, une des critiques les plus courantes à l’encontre de cette nouvelle, est qu’elle peut sembler difficile à comprendre.

Il n’en reste pas moins que dans l’histoire de la littérature française, il s’agit là du premier ouvrage consacré entièrement au lesbianisme, et ce, sans jugement moral aucun.

Le texte est une oeuvre du domaine public, vous pouvez le trouver en téléchargement gratuit ici.

Pour le format poche, compter 6 à 7 € en France et 8 $ au Québec.

Bonnes lectures à toutes !


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