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Les chansons de Bilitis – Poèmes lesbiens de Pierre Louÿs

(Temps de lecture: 5 - 10 minutes)

Les chansons de Bilitis – Poèmes lesbiens de Pierre Louÿs

Pierre Félix Louis, alias Pierre Louÿs, est né en 1870. C’est un poète et romancier français.

Son roman le plus connu, paru en 1898, est La femme et le pantin qui inspirera le cinéaste Julien Duvivier pour le film apocryphe de 1959 avec Brigitte Bardot.

Pierre Louÿs était aussi un helléniste de renom et un bibliophile réputé. Sa bibliothèque réunissait plus de 20 000 volumes.

Il est également célèbre, trop parfois, pour ses œuvres érotiques. La plus connue étant Trois filles de leur mère mettant en scène lesbianisme, sodomie, orgie mais aussi inceste et pédophilie (il est d’ailleurs étonnant que ce livre soit toujours publié). En outre, la trame du récit s’inspire d’événements réels et la personnage principale, Teresa, aurait été inspirée par sa belle-mère, l’épouse du poète José-Maria de Heredia dont Pierre Louÿs avait épousé la plus jeune des filles (Louise, alias Lili dans le roman). Jean d’Ormesson a dit de cet ouvrage : « C’est épatant. C’est pornographique, mais de haut niveau ! »

Notons enfin que c’est lui qui a engagé une énorme polémique en 1919 en faisant paraître un article dans la revue Comœdia dans lequel il démontrait que toutes les pièces de théâtre prétendument écrites par Molière, l’avaient en fait été par Corneille…

Sommaire

Les chansons de Bilitis, un énorme canular !

En 1894, Pierre Louÿs, fait paraître un opuscule, Les chansons de Bilitis. Dans la préface il raconte qu’en compagnie d’un archéologue allemand il a découvert une tombe sur l’île de Chypre dont les murs étaient gravés de poèmes. Cet archéologue qu’il nomme Herr G. Heim a identifié l’occupante de la tombe comme étant une certaine Bilitis, une jeune grecque du VIe siècle avant J.-C. née à Pamphile où elle passe ses premières années. Elle se rend ensuite à Mytilène sur l’île de Lesbos où elle rencontre la très célèbre Sappho. Après la fin de sa vie amoureuse avec Mnasidika, une ancienne amante de Sappho, elle émigre à nouveau vers l’île de Chypre.

La supercherie fonctionne à merveille, puisque l’œuvre de Bilitis est considérée par les hellénistes comme authentique. Parmi ceux-ci, un certain Jean Bertheroy proposera même sa propre traduction ! La mystification durera jusqu’en 1898, où le très sérieux Mercure de France fera paraître une copieuse bibliographie mentionnant des traductions allemandes, suédoises et tchèques…

Il n’en reste pas moins que ce qui était au début un canular, se révèle une véritable œuvre à la beauté éclatante.

Les chansons de Bilitis comportent 158 chansons réparties sur trois cycles.

Premier cycle : les bucoliques

Les 46 premières chansons présentent les débuts de la vie de Bilitis. Ses premiers émois, ses premières amours. Plus que de l’érotisme, c’est une sensualité qui s’en dégage. La première chanson vous met tout de suite dans l’ambiance :

1 - L’arbre

 Je me suis dévêtue pour monter à un arbre ; mes cuisses nues embrassaient l’écorce lisse et humide ; mes sandales marchaient sur les branches. Tout en haut, mais encore sous les feuilles et à l’ombre de la chaleur, je me suis mise à cheval sur une fourche écartée en balançant mes pieds dans le vide.

Il avait plu. Des gouttes d’eau tombaient et coulaient sur ma peau. Mes mains étaient tachées et de mousse, et mes orteils étaient rouges, à cause des fleurs écrasées. Je sentais le bel arbre vivre quand le vent passait au travers ; alors je serrais mes jambes davantage et j’appliquais mes lèvres ouvertes sur la nuque chevelue d’un rameau.

Adolescente, c’est un homme dont elle est amoureuse, Lykas, le gardien de troupeaux. Son éveil des sens vis-à-vis d’un homme, ne l’empêche pas de partager sa sensualité avec une amie :

26 - L’amie complaisante

L’orage a duré toute la nuit. Sélénis aux beaux cheveux était venue filer avec moi. Elle est restée de peur de la boue. Nous avons entendu les prières et serrées l’une contre l’autre nous avons empli mon petit lit. Quand les filles couchent à deux, le sommeil reste à la porte. « Bilitis, dis-moi, dis-moi qui tu aimes. » Elle faisait glisser sa jambe sur la mienne pour me caresser doucement. Et elle a dit, devant ma bouche : « Je sais, Bilitis, qui tu aimes. Ferme les yeux, je suis Lykas. » Je répondis en la touchant : « Ne vois-je pas bien que tu es fille ? Tu plaisantes mal à propos. » Mais elle reprit : « En vérité, je suis Lykas, si tu fermes les paupières. Voilà ses bras, voilà ses mains… » Et tendrement, dans le silence, elle enchanta ma rêverie d’une illusion singulière.

Toutefois, son idylle avec le pâtre se termine mal, puisqu’elle est victime d’un rapport sexuel loin d’être consenti. Bilitis a quand même un caractère indulgent puisqu’elle écrit :

35 & 36 - Le sommeil interrompu

Toute seule je m’étais endormie, comme une perdrix dans la bruyère. Le vent léger, le bruit des eaux, la douceur de la nuit m’avaient retenue là. Je me suis endormie, imprudente, et je me suis réveillée en criant, et j’ai lutté, et j’ai pleuré ; mais déjà il était trop tard. Et que peuvent les mains d’une enfant ? Il ne me quitta pas. Au contraire, plus tendrement dans ses bras, il me serra contre lui et je ne vis plus au monde ni la terre ni les arbres mais seulement la lueur de ses yeux… A toi, Kypris* victorieuse, je consacre ces offrandes encore mouillées de rosée, vestiges des douleurs de la vierge, témoins de mon sommeil et de ma résistance. 

Laveuses, ne dites pas que vous m’avez vue ! Je me confie à vous ; ne le répétez pas ! Entre ma tunique et mes seins je vous apporte quelque chose. Je suis comme une petite poule effrayée… Je ne sais pas si j’oserai vous dire… Mon cœur bat comme si je mourais… C’est un voile que je vous apporte. Un voile et les rubans de mes jambes. Vous voyez : il y a du sang. Par l’Apollon c’est malgré moi ! Je me suis bien défendue ; mais l’homme qui aime est plus fort que nous. Lavez-les bien ; n’épargnez ni le sel ni la craie. Je mettrai quatre oboles pour vous aux pieds de l’Aphroditê ; et même une drachme d’argent. 

*Un autre nom d’Aphrodite, étymologiquement à l’origine d’un nom bien connu ! (Note de la rédactrice)

Deuxième cycle : élégies

Bien que cela ne soit pas explicite, est-ce ce viol qui fait quitter la Pamphylie à Bilitis pour se réfugier à Mytilène et se tourner vers les femmes dans sa vie amoureuse ? Toujours est-il qu’elle débarque sur l’île de Lesbos où elle rencontre Sappho, que Pierre Louÿs appelle étrangement Psappha.

48 - Psappha

Je me frotte les yeux… Il fait déjà jour, je crois. Ah ! qui est auprès de moi ?… une femme ?… Par la Paphia, j’avais oublié… O Charités ! que je suis honteuse. Dans quel pays suis-je venue, et quelle est cette île-ci où l’on entend ainsi l’amour ? Si je n’étais pas ainsi lassée, je croirais à quelque rêve… Est-il possible que ce soit là Psappha ! Elle dort… Elle est certainement belle, bien que ses cheveux soient coupés comme ceux d’un athlète. Mais cet étrange visage, cette poitrine virile et ces hanches étroites… Je veux m’en aller avant qu’elle ne s’éveille. Hélas ! je suis du côté du mur. Il me faudra l’enjamber. J’ai peur de frôler sa hanche et qu’elle ne me reprenne au passage. 

Sur Lesbos elle fait vite la connaissance avec Mnasidika, une ancienne amante de Psappha. C’est le coup de foudre et deux millénaires et demi avant son invention, les deux femmes se marient.

54 – Le désir

Elle entra, et passionnément, les yeux fermés à demi, elle unit ses lèvres aux miennes et nos langues se connurent… Jamais il n’y eut dans ma vie un baiser comme celui-là. Elle était debout contre moi, toute en amour et consentante. Un de mes genoux, peu à peu, montait entre ses cuisses chaudes qui cédaient comme pour un amant. Ma main rampante sur sa tunique cherchait à deviner le corps dérobé, qui tour à tour onduleux se pliait, ou cambré se raidissait avec des frémissements de la peau. De ses yeux en délire elle désignait le lit ; mais nous n’avions pas le droit d’aimer avant la cérémonie des noces, et nous nous séparâmes brusquement.

72 – L’étreinte éperdue

Aime-moi, non pas avec des sourires, des flûtes ou des fleurs tressées, mais avec ton cœur et tes larmes, comme je t’aime avec ma poitrine et avec mes gémissements. Quand tes seins s’alternent à mes seins, quand je sens ta vie contre ma vie, quand tes genoux se dressent derrière moi, alors ma bouche haletante ne sait même plus trouver la tienne. Etreins-moi comme je t’étreins ! Vois, la lampe vient de mourir, nous roulons dans la nuit ; mais je presse ton corps brûlant et j’entends ta plainte perpétuelle… Gémis ! gémis ! gémis ! ô femme ! Erôs nous traîne dans la douleur. Tu souffrirais moins sur ce lit pour mettre un enfant au monde que pour accoucher de ton amour. 

Hélas, Mnasidika trompe vite Bilitis qui s’empresse de faire de même avec la jeune Gyrrinô. La passion est éteinte, c’est le constat de l’échec et le deuil.

Troisième cycle : épigrammes dans l’île de Chypre

Le troisième volet décrit les dernières années de Bilitis exilée dans l’île de Chypre. Cycle un peu plus sombre puisqu’il présente la nouvelle vie de courtisane d’une Bilitis vieillissante. Elle a fait le choix de la bisexualité et même de l’auto érotisme si on en juge par cette chanson :

118 – À ses seins

Chairs en fleurs, ô mes seins ! que vous êtes riches de volupté ! Mes seins dans mes mains, que vous avez de mollesses et de moelleuses chaleurs et de jeunes parfums ! Jadis, vous étiez glacés comme une poitrine de statue et durs comme d’insensibles marbres. Depuis que vous fléchissez je vous chéris davantage, vous qui fûtes aimés. Votre forme lisse et renflée est l’honneur de mon torse brun. Soit que je vous emprisonne sous la résille d’or, soit que je vous délivre tout nus, vous me précédez de votre splendeur. Soyez donc heureux cette nuit. Si mes doigts enfantent des caresses, vous seuls le saurez jusqu’à demain matin ; car, cette nuit, Bilitis a payé Bilitis. 

 Cette épigramme se termine par trois épitaphes que Bilitis a demandé de graver dans sa tombe.

D’une manière globale, on peut dire que Les chansons de Bilitis peuvent être considérées comme trois nouvelles, car, même s’il s’agit de poésie, il y a unité et une progression dans chacun des trois cycles.

Malgré les extraits que j’ai proposés, je vous recommande la lecture complète de cette œuvre.

Personnellement, à chacune de mes relectures, je garde un potentiel d’émotion intact.

Bonnes lectures.

1 commentaire lecteur

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Chansons de Bilitis
17 days ago
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J'ai découvert ce texte en classe de seconde, et à chaque relecture, je le trouve toujours plus beau et juste. Un grand merci pour contribuer ainsi à le faire connaître !
Quant à "Trois filles de leur mère", c'est juste un texte de corps de garde… Comme beaucoup, Louÿs a deux faces, parfois un extraordinaire poète, parfois un butor aviné.
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