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| Audrey | Actualités lesbiennes

Fusillade d'Onikişubat en Turquie : ce que l'on sait du tireur de 14 ans

(Temps de lecture: 6 - 12 minutes)

Hommage floral en Turquie, après la fusillade de l'école Ayser Çalık à Onikişubat le 15 avril 2026

Le 15 avril 2026, un élève de 14 ans a ouvert le feu dans l'école secondaire Ayser Çalık d'Onikişubat, dans la province turque de Kahramanmaraş. Bilan : dix morts et au moins douze blessés, ce qui en fait la fusillade scolaire la plus meurtrière de l'histoire turque. Le tireur, un garçon nommé İsa Aras Mersinli, présentait en ligne une identité non binaire sous le pseudonyme Konata, et affichait une photographie du tueur incel Elliot Rodger sur ses profils numériques. Retour sur des faits encore en enquête et sur les tentatives de récit parfois contradictoires relayées par la presse internationale.

Sommaire

Les faits établis

Le mercredi 15 avril 2026, vers 13h30 heure turque, un élève de huitième année (équivalent de la quatrième française) pénètre armé dans son propre collège, l'école secondaire Ayser Çalık, située à Onikişubat, district de la province de Kahramanmaraş, dans le sud-est de la Turquie. Il ouvre le feu dans les couloirs et les salles de classe. Les cinq armes à feu retrouvées sur lui sont cinq pistolets semi-automatiques 9 mm : deux Sarsılmaz Arms SAR9, un CZ 75B, un Girsan MC P35 et un Ruger P85. Sept chargeurs sont présents.

Le tireur est maîtrisé par deux membres du personnel de l'établissement, puis blessé par Necmettin Bekçi, père de deux élèves, qui lui porte un coup de couteau à la jambe. La lame sectionne l'artère fémorale. Le tireur se vide de son sang sur place avant l'arrivée des secours. Les victimes sont au nombre de dix mortes (neuf élèves et une enseignante) et douze blessées par balle, auxquelles s'ajoutent plusieurs blessés légers dans la panique de la fuite. L'autorité locale, le ministère de l'Éducation et la présidence confirment ces chiffres dans les heures qui suivent.

Un contexte de double attaque en 48 heures

L'événement survient 28 heures après une autre fusillade scolaire, à Siverek, dans la province de Şanlıurfa, qui avait fait 16 blessés le 14 avril. Cette succession de deux attaques en moins de deux jours crée un choc national. Les syndicats d'enseignants, qui avaient appelé à la grève le 15 avril pour protester contre l'insuffisance des dispositifs de sécurité dans les écoles, se retrouvent tragiquement confortés dans leurs alertes. Le président Recep Tayyip Erdoğan adresse ses condoléances. Le parti d'opposition CHP propose le déploiement de 65 000 agents de sécurité supplémentaires dans les établissements scolaires.

Qui était le tireur

Le tireur est identifié comme İsa Aras Mersinli, né en 2011 ou 2012, âgé de 14 ans. Il s'agit d'un garçon, de sexe biologique masculin, élève du collège où il a commis l'attaque. Son père, Uğur Mersinli, est commissaire de première classe dans la police turque. Il a été arrêté peu après les faits, notamment pour faire la lumière sur la provenance des armes et sur d'éventuelles négligences. L'adolescent décrivait publiquement son père comme violent. Il affirme avoir subi des violences familiales, des accusations qui n’ont pas été confirmées par l’enquête

L'identité numérique : Konata et les pronoms féminins ou non binaires

Sur Discord et Steam, Mersinli se présentait sous les pseudonymes "Konata Herself" et "Konata Themself", en référence au personnage féminin d'anime japonais Konata Izumi, issu de la série Lucky Star. Il apparaissait en jupe sur certaines photos, publiait des portraits de Konata Izumi en image de profil et demandait à être désigné par les pronoms "she" (elle), "her" et "it". Son dernier message publié sur Discord, juste avant l'attaque, était une capture d'écran d'une partie de son manifeste, envoyée par message privé.

Ces éléments de présentation en ligne ont conduit plusieurs médias internationaux à décrire le tireur comme "non binaire" ou "trans". Cette qualification prête à controverse. Factuellement, il s'agissait d'un adolescent de sexe biologique masculin qui utilisait en ligne des pseudonymes et pronoms féminins ou non binaires. Les autorités turques et la plupart des sources officielles emploient son prénom de naissance (İsa Aras) et les pronoms masculins en turc. Les médias anglophones se sont divisés, certains utilisant "he/him", d'autres "she/her" ou "they/them" selon leur ligne éditoriale.

Elliot Rodger, la référence incel

Sur WhatsApp et dans d'autres espaces numériques, Mersinli avait choisi comme photo de profil une image d'Elliot Rodger, auteur en 2014 du massacre d'Isla Vista en Californie, figure devenue icône de la mouvance incel (involuntary celibate). Cette référence place le jeune tireur dans une filiation idéologique claire avec la tradition des mass shootings incel, marqués par un ressentiment masculiniste, un sentiment d'exclusion sociale et sexuelle, et un fantasme d'accomplissement vengeur.

La juxtaposition dans un même profil d'une présentation de genre féminine ou non binaire et d'une icône incel incarnant la rancœur masculine envers les femmes ne constitue pas une contradiction aussi grande qu'elle en a l'air. Plusieurs analystes des cultures numériques jeunes, notamment en Europe et aux États-Unis, ont documenté ces dernières années des trajectoires hybrides entre identités de genre fluides en ligne et radicalisation misogyne. La figure d'Elliot Rodger reste centrale dans ces milieux.

Ce que disait le manifeste

Le document laissé par Mersinli, relayé en partie avant suppression sur les plateformes, met en avant plusieurs motifs récurrents dans les manifestes de tueurs scolaires. L'adolescent y revendique un QI de 130. Il se décrit comme un "être humain supérieur". Il critique durement le système scolaire formel qu'il juge incapable de reconnaître son intelligence. Il évoque sa solitude et son isolement, tout en rejetant cette solitude comme cause principale de son passage à l'acte. Il adresse ses excuses à sa mère et à son chat, et demande à être "remarqué".

Cette combinaison est familière des enquêteurs sur les mass shootings : narcissisme blessé, conviction d'une supériorité intellectuelle non reconnue, fantasme de célébrité par la violence, et dans ce cas précis, adhésion à la grammaire incel. Le terrorisme islamiste ou politique au sens classique a été rapidement écarté par les autorités turques. L'enquête privilégie l'hypothèse du copycat nourri par les cultures numériques incel et les fusillades américaines.

Une compagne numérique en Argentine

Une utilisatrice argentine de Discord, en relation en ligne avec Mersinli, a reconnu avoir été informée à plusieurs reprises de son projet de fusillade, qu'elle a interprété comme des plaisanteries. Cette révélation interroge la responsabilité des écosystèmes numériques transnationaux dans la circulation des signaux d'alerte non pris au sérieux par les pairs adolescents. Les autorités turques et argentines coordonnent désormais leurs enquêtes.

Une controverse médiatique sur la qualification du tireur

La couverture internationale de la fusillade a rapidement fait émerger une controverse sur la description du tireur. Certains titres anglophones ont parlé de "non-binary shooter" ou de "trans shooter", reprenant les pronoms que Mersinli utilisait en ligne. D'autres médias, en particulier francophones et turcs, ont choisi de désigner l'auteur par son identité biologique et son prénom masculin, estimant que la gravité des faits et les codes déontologiques commandent de ne pas valider, sans précaution, une identité de genre déclarée par un adolescent en rupture, auteur d'un massacre.

Cette bataille de mots n'est pas qu'une querelle sémantique. Elle pose une question de fond : peut-on, pour un tueur, traiter comme acquise une déclaration d'identité de genre qui ne s'appuyait sur aucune démarche médicale, légale ou sociale vérifiable, et qui cohabitait avec une iconographie incel assumée ? Plusieurs commentatrices féministes, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France, ont dénoncé ce qu'elles considèrent comme une invisibilisation des faits biologiques au profit d'un vocabulaire militant. Dans le même temps, d'autres voix, notamment dans la presse LGBTQI+ institutionnelle, défendent l'application systématique des pronoms déclarés.

La position de Lesbia Mag

Dans un contexte de fusillade scolaire qui appelle une information factuelle, nous avons fait le choix de nous appuyer sur les éléments d’identité officiellement établis à ce stade de l’enquête.

Certaines sources mentionnent que l’adolescent utilisait des pronoms féminins dans des espaces en ligne, un élément que nous prenons en compte sans qu’il fasse l’objet, à ce stade, d’une reconnaissance civile ou médicale confirmée.

Les approches médiatiques varient sur ce point, reflétant des débats plus larges autour du traitement de l’identité de genre dans l’actualité.

Ce que les autorités ont fait

Mesure Détail
Interdiction de diffusion Black-out médiatique partiel pour limiter les images graphiques et le manifeste
Arrestation du père Uğur Mersinli arrêté pour enquête sur l'accès aux armes
Désinformation 411 personnes arrêtées pour diffusion de fausses informations
Fermeture de groupes Telegram Plusieurs canaux glorifiant le tireur ou diffusant le manifeste
Renforcement sécurité CHP propose 65 000 agents supplémentaires dans les écoles
Séries télévisées suspendues Deux fictions violentes retirées des grilles par le RTÜK
Directeur académique Démis de ses fonctions à Kahramanmaraş

Contexte : violence de masse chez les adolescents et cultures numériques

La Turquie n'avait jusqu'ici connu que très peu de fusillades scolaires de ce type. L'école Ayser Çalık devient tristement la première référence. Cette nouveauté interroge la pénétration des cultures numériques américaines de la violence armée dans la jeunesse turque. Depuis une décennie, les chercheurs qui documentent les mass shootings signalent une internationalisation des imaginaires : manifestes imitant ceux d'attentats antérieurs, iconographies partagées sur Telegram et Discord, cultes autour de figures comme Eric Harris, Dylan Klebold, Adam Lanza, Elliot Rodger ou Brenton Tarrant.

L'incel, raccourci de "involuntary celibate", désigne un mouvement né sur les forums anglophones à partir des années 2000, qui mélange misogynie, auto-apitoiement, fantasme de vengeance contre les femmes qui "refusent" ses membres et adhésion à une hiérarchie sexuelle imaginaire. Les actions violentes inspirées de cette mouvance ont fait, selon le comptage de la Counter Extremism Project, plusieurs dizaines de victimes depuis 2014. La présence d'Elliot Rodger dans les profils numériques d'un adolescent turc de 14 ans montre à quel point cette culture a franchi les frontières linguistiques et culturelles.

Hybridations identitaires en ligne

Le cas Mersinli illustre une tendance observée dans les trajectoires de certains jeunes tueurs ces dernières années : la coexistence d'une présentation de genre fluide ou féminine en ligne avec une radicalisation misogyne incel ou racialiste. Plusieurs chercheurs en sociologie des radicalités numériques (notamment Jonah Stupp au Canada, Pilar Mons en Espagne) ont décrit cette hybridation comme une manière pour des adolescents isolés de cumuler tous les signifiants de la marginalité, sans cohérence politique ni identitaire nette. Le phénomène mérite une attention accrue des dispositifs de prévention, sans céder aux narratifs simplistes.

Les réactions féministes et les risques d'instrumentalisation

À l'échelle internationale, plusieurs voix féministes ont alerté sur les risques d'instrumentalisation du cas Mersinli dans deux directions opposées. D'un côté, certains milieux conservateurs tentent d'utiliser l'affaire pour attaquer globalement les identités trans et non binaires, en faisant du cas Mersinli une preuve de la dangerosité des personnes trans. De l'autre, certaines associations LGBTQI+ institutionnelles tentent de l'effacer du récit en affirmant que Mersinli n'était "pas vraiment" non binaire, rejetant ses auto-déclarations pour protéger la communauté d'une association négative.

Les deux mouvements sont problématiques. Les personnes trans ne sont pas davantage responsables de violence de masse que les autres. Les victimes des fusillades scolaires dans le monde sont, dans l'immense majorité des cas, tuées par des hommes cis. Le cas Mersinli ne change pas cette donnée statistique. Simultanément, nier que ce jeune garçon s'était présenté en ligne comme non binaire relève de l'effacement factuel. L'équilibre tient dans un traitement précis, factuel, qui reconnaît ce que chaque source documente sans sur-interpréter.

Où suivre l'enquête et s'informer

Quelques points d'entrée

Les médias turcs principaux (Turkish Minute, Türkiye Today, Halkweb) suivent l'enquête au quotidien. À l'international, BBC News, CBS News, Euronews, The Washington Post, Le Monde et CNN ont couvert les suites. La page Wikipedia consacrée à la fusillade est régulièrement mise à jour avec les sources officielles.

Questions fréquentes sur la fusillade d'Onikişubat

Quand et où la fusillade a-t-elle eu lieu ?

Le 15 avril 2026, vers 13h30 heure locale, dans l'école secondaire Ayser Çalık à Onikişubat, province de Kahramanmaraş, dans le sud-est de la Turquie.

Combien de victimes ?

Dix personnes sont mortes (neuf élèves et une enseignante) et au moins douze ont été blessées par balle. Plusieurs autres blessures légères ont été causées par la panique.

Qui était le tireur ?

İsa Aras Mersinli, 14 ans, élève de huitième année dans le collège attaqué. Biologiquement un garçon, fils d'un commissaire de police turc.

Était-il trans ou non binaire ?

En ligne, il se présentait sous les pseudonymes Konata Herself et Konata Themself, utilisait les pronoms she, her et it, et portait parfois des jupes sur ses photos. Les autorités turques emploient son identité biologique masculine et son prénom de naissance. Les médias internationaux sont divisés sur la qualification à retenir.

Quel est le lien avec Elliot Rodger ?

Mersinli utilisait comme photo de profil WhatsApp une image d'Elliot Rodger, auteur du massacre d'Isla Vista en 2014, figure centrale de la mouvance incel. Cette référence oriente une partie de l'enquête sur l'hypothèse d'une motivation incel.

Le terrorisme est-il écarté ?

Oui. Les autorités turques ont rapidement écarté la piste terroriste islamiste ou politique classique. L'enquête privilégie le copycat d'inspiration incel, le mal-être individuel aggravé par un contexte familial potentiellement abusif.

Y a-t-il eu une autre fusillade dans la semaine ?

Oui. Le 14 avril 2026, à Siverek (province de Şanlıurfa), une autre fusillade scolaire avait fait 16 blessés, 28 heures avant celle d'Onikişubat.

Quelles mesures ont été prises après ?

Arrestation du père du tireur, black-out médiatique partiel, fermeture de canaux Telegram, 411 arrestations pour diffusion de fausses informations, limogeage du directeur de l'éducation de Kahramanmaraş, proposition de déploiement de 65 000 agents supplémentaires dans les écoles par le CHP.

Sources


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Article mis à jour le 20 avril 2026
LM
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