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Vita Sackville-West et Virginia Woolf : l'amour qui inspira Orlando

(Temps de lecture: 6 - 11 minutes)

Vita Sackville-West et Virginia Woolf, deux écrivaines amantes du groupe de Bloomsbury dans les années 1920

Elles se sont rencontrées à un dîner londonien, fin 1922. L'une était une aristocrate flamboyante qui vendait des romans par milliers ; l'autre, une romancière encore mal comprise, en passe de devenir l'une des plus grandes voix du XXe siècle. De cette rencontre est née une passion de plusieurs années, des centaines de lettres et un livre devenu mythique : Orlando. Voici l'histoire vraie de Vita Sackville-West et Virginia Woolf, deux femmes mariées à des hommes qui s'aimèrent sans vraiment se cacher.

👥 Les deux femmes : Virginia Woolf (1882-1941) et Vita Sackville-West (1892-1962)
📅 Rencontre : décembre 1922, à Londres
📚 Cercle : le groupe de Bloomsbury
💬 Trace écrite : des centaines de lettres d'amour
🔥 Œuvre née de leur lien : Orlando, roman de Virginia Woolf publié en 1928

❓ Quelle était la relation entre Vita Sackville-West et Virginia Woolf ?

Virginia Woolf et Vita Sackville-West ont vécu une relation amoureuse et physique pendant les années 1920, tout en restant mariées à des hommes. D'après le magazine Time, leur lien a inspiré Orlando (1928). Elles sont restées proches et se sont écrites jusqu'au suicide de Virginia Woolf en 1941.

Sommaire

Deux mondes que tout sépare

Adeline Virginia Stephen naît à Londres en 1882, dans une famille où l'art et la littérature coulent de source. Sa sœur Vanessa devient peintre ; elles forment ensemble le cœur d'un cercle d'artistes et de penseurs radicaux, le groupe de Bloomsbury. En 1912, Virginia épouse Leonard Woolf, écrivain de gauche et ami de son frère. Ses premiers romans, dont Mrs Dalloway (1925) et La Promenade au phare (1927), ne rencontrent pas le succès de leur vivant. La postérité, elle, fera de Virginia Woolf une pionnière du courant de conscience et l'une des autrices majeures de son siècle.

Vita Sackville-West, de dix ans sa cadette, vient d'un tout autre univers. Elle grandit à Knole, un domaine immense du sud de l'Angleterre, dont elle sait qu'elle n'héritera jamais : la coutume aristocratique anglaise réserve la transmission aux héritiers mâles. Cette blessure, Virginia Woolf la transposera dans Une chambre à soi (1929), son essai féministe le plus célèbre, où elle plaide pour l'indépendance financière des femmes. En 1913, Vita Sackville-West épouse le diplomate Harold Nicolson, qui aura comme elle des liaisons avec des personnes du même sexe. Quatre ans plus tard, elle fait scandale en s'enfuyant sur le continent avec son amante Violet Trefusis.

Cette histoire prolonge une longue tradition de femmes qui ont aimé d'autres femmes et bousculé leur époque. Nous en avons réuni plusieurs dans notre dossier consacré aux femmes lesbiennes célèbres qui ont réécrit les règles.

Comment Vita Sackville-West et Virginia Woolf se sont-elles rencontrées ?

Les deux femmes se croisent pour la première fois en décembre 1922 et se rapprochent au fil d'une série de dîners londoniens. Vita Sackville-West est immédiatement saisie par l'intelligence de l'autre. À son mari, elle écrit après leurs premières rencontres : « J'adore tout simplement Virginia Woolf. » L'attirance, d'abord intellectuelle, devient vite passionnelle.

Pour Victoria L. Smith, professeure de littérature anglaise à la Texas State University citée par Time, l'écart entre les deux femmes nourrit l'aimantation : « Vita était très attirée par le génie de Virginia. » De son côté, Virginia Woolf trouve auprès de Vita Sackville-West une reconnaissance, une admiration et une assurance qui lui manquent. Leonard Woolf, témoin de l'effet de cette relation sur sa femme et sur son travail, ne s'y oppose pas.

💬 « Je suis réduite à une chose qui désire Virginia... Il est incroyable de voir à quel point tu m'es devenue essentielle. »

- Vita Sackville-West à Virginia Woolf, 1926, citée par Time

Une passion à l'ombre de la loi

Leur relation se vit dans une société conservatrice, mais selon un régime juridique paradoxal. L'homosexualité masculine reste un crime au Royaume-Uni ; aucune loi équivalente ne vise les femmes. En 1921, des parlementaires votent pourtant pour criminaliser les actes d'« indécence flagrante » entre femmes, avant que le texte ne soit abandonné : certains craignaient qu'une telle loi ne fasse connaître l'homosexualité féminine et n'incite des femmes à l'explorer.

Cette invisibilité légale n'efface pas le poids du regard social. Longtemps, la dimension sexuelle de la relation a été minimisée, voire ignorée par les commentateurs. Les travaux récents ont rétabli les faits : le lien fut, selon Victoria L. Smith, « très passionnel et très sexuel ». Virginia Woolf, survivante d'abus subis dans l'enfance, aurait d'abord eu du mal à s'abandonner à l'intimité physique, avant de trouver auprès de Vita Sackville-West une femme qui « aimait et célébrait les femmes ».

💡 Le saviez-vous ? Séduite par Virginia et Leonard Woolf, Vita Sackville-West choisit de publier chez leur petite maison d'édition indépendante, la Hogarth Press. En 1924, elle y fait paraître sa nouvelle Seducers in Ecuador pour aider le couple à éponger ses dettes.

Deux écrivaines, deux trajectoires inversées

De leur vivant, c'est Vita Sackville-West qui vend. Son roman The Edwardians (1930) est un succès financier ; le public ne comprend pas encore l'écriture de Virginia Woolf. Vita Sackville-West, lucide, reconnaît la supériorité littéraire de son amante : en 1925, elle lui écrit qu'elle a « honte » de comparer son écriture « illettrée » à celle, « savante », de Virginia.

L'inverse est plus subtil. Virginia Woolf, d'après Victoria L. Smith, ne jalousait pas le talent de Vita Sackville-West, mais son aisance à être « toutes ces autres choses » : mère, femme admirée, sûre d'elle dans le monde. Virginia Woolf aurait voulu des enfants ; son mari l'en dissuada, craignant pour sa santé mentale. Tout au long de sa vie, l'autrice traversa des épisodes de dépression et des symptômes que l'on rattache aujourd'hui au trouble bipolaire. Elle mit fin à ses jours en 1941.

Pour replacer ces figures dans une généalogie littéraire, lisez notre portrait de Renée Vivien, la poète qui fit revivre Sappho en français, contemporaine de Vita Sackville-West de l'autre côté de la Manche.

Orlando, « la plus longue lettre d'amour de la littérature »

En 1928, Virginia Woolf publie Orlando. Le roman suit un personnage qui traverse plus de trois siècles et change de sexe en cours de route, dans une exploration fantasque du soi et de l'identité. Dans son journal de 1927, l'autrice note que le livre est « fondé sur Vita ». L'œuvre est si personnelle qu'elle demande la permission de son amante. Vita Sackville-West répond : « Mon Dieu Virginia, jamais je n'ai été aussi enthousiasmée et terrifiée qu'à l'idée d'être projetée dans la forme d'Orlando. »

Le fils de Vita Sackville-West, Nigel Nicolson, qualifiera Orlando de « plus longue et plus charmante lettre d'amour de la littérature ». D'autres y verront « le premier roman trans en langue anglaise ». Le public de l'époque savait que le héros-héroïne renvoyait à Vita Sackville-West et à ses amours bisexuelles ; cette clé de lecture fit partie du plaisir, et du succès.

Repère Vita Sackville-West Virginia Woolf
Naissance 1892, domaine de Knole 1882, Londres
Mari Harold Nicolson (1913) Leonard Woolf (1912)
Œuvre marquante The Edwardians (1930) Orlando (1928), Une chambre à soi (1929)
Reconnaissance Succès commercial de son vivant Consacrée par la postérité

Des amours qui débordaient le mariage

Vita Sackville-West n'a jamais été une amante exclusive, et Virginia Woolf le savait. Avant leur rencontre, l'aristocrate avait déjà fait scandale en 1917 en s'enfuyant sur le continent avec Violet Trefusis, son amie d'enfance devenue amante. Le couple Sackville-West-Nicolson reposait sur un pacte rare pour l'époque : une fidélité profonde doublée d'une liberté assumée, chacun menant ses liaisons de son côté, y compris avec des personnes du même sexe.

Cette ouverture, leur fils Nigel Nicolson la racontera bien plus tard dans Portrait of a Marriage, publié en 1973 à partir des écrits de sa mère. Le livre révèle au grand public la complexité d'un mariage qui survécut aux passions extraconjugales. Pour Virginia Woolf, aimer Vita Sackville-West, c'était donc aimer une femme libre, insaisissable, parfois douloureusement volage, ce qui nourrit autant l'élan que la jalousie dans leur correspondance.

Pourquoi cette histoire compte-t-elle aujourd'hui ?

Publié alors que le roman lesbien Le Puits de solitude de Radclyffe Hall était interdit pour obscénité en 1928, Orlando a contourné la censure par le jeu, la fantaisie et l'ironie. Il s'est vendu, en six mois, à deux fois plus d'exemplaires que La Promenade au phare en un an. Le détour par la fiction a permis de dire un désir que la loi et la morale rendaient indicible.

Près d'un siècle plus tard, Orlando reste enseigné parce qu'il parle encore du genre et du soi avec une liberté rare. Le couple a aussi laissé un héritage matériel et symbolique : Sissinghurst, le jardin que Vita Sackville-West a façonné, et une correspondance qui figure parmi les plus belles archives amoureuses de la littérature anglaise. Leur lien s'est apaisé vers la fin des années 1920, sans jamais se rompre : elles continuèrent à s'écrire jusqu'à la mort de Virginia Woolf.

L'amour entre femmes a souvent dû passer par le roman pour exister. C'est encore vrai dans l'édition d'aujourd'hui, comme le raconte notre dossier sur la révolution de la romance lesbienne francophone.

D'autres figures de pouvoir et de désir ont alimenté les rumeurs et les archives, de la cour de Versailles aux salons londoniens. Notre enquête sur Marie-Antoinette et les rumeurs sur sa sexualité prolonge cette lecture historique. Le motif de l'amour caché traverse aussi le cinéma : il irrigue la relecture saphique de la vie de Daphné du Maurier dans The Housekeeper. Et si la littérature vous appelle, notre sélection des meilleurs romans lesbiens à lire fait dialoguer classiques et contemporaines, à côté de notre choix de romans à héroïnes lesbiennes ou bies.

Cette mémoire s'incarne aussi dans des lieux et des symboles, des bars lesbiens qui disparaissent au drapeau à la hache (labrys). Pour explorer l'ensemble de ces récits, parcourez notre rubrique Histoire lesbienne et féministe. Quant aux amours d'écran à venir, elles vous attendent dans notre sélection des films et séries sapphiques les plus attendus.

Questions fréquentes

Virginia Woolf était-elle lesbienne ou bisexuelle ?

Virginia Woolf a été mariée à Leonard Woolf toute sa vie d'adulte et a eu une relation amoureuse et physique avec Vita Sackville-West. Les historiens parlent d'une sexualité fluide ou bisexuelle plutôt que d'une étiquette unique, faute de terme employé par l'autrice elle-même.

Orlando est-il vraiment inspiré de Vita Sackville-West ?

Oui. Dans son journal de 1927, Virginia Woolf écrit que le roman est « fondé sur Vita ». Elle a demandé l'accord de Vita Sackville-West avant publication, et le public de 1928 savait que le héros-héroïne renvoyait à elle et à ses amours.

Les deux femmes se sont-elles cachées ?

Pas vraiment. Elles vivaient ouvertement leur lien dans le cercle de Bloomsbury, et leurs maris respectifs étaient au courant. La société britannique restait conservatrice, mais aucune loi ne criminalisait l'homosexualité féminine, contrairement à l'homosexualité masculine.

Que sont devenues leurs lettres ?

Leur correspondance, riche de centaines de lettres, a été conservée et publiée. Elle est aujourd'hui considérée comme l'un des plus importants ensembles épistolaires amoureux de la littérature anglaise, étudié pour sa force et sa franchise.

Leur relation a-t-elle duré jusqu'à la fin ?

La phase la plus passionnelle se situe dans les années 1920. Le lien amoureux s'est apaisé à la fin de la décennie, mais l'amitié et la correspondance intime ont perduré jusqu'au suicide de Virginia Woolf en 1941.

Où découvrir cette histoire après cet article ?

Commencez par Orlando (1928) de Virginia Woolf, puis lisez leur correspondance publiée. Le film Vita & Virginia (2018) de Chanya Button, avec Gemma Arterton et Elizabeth Debicki, reprend des passages entiers de leurs lettres et offre une porte d'entrée accessible à leur relation.

📌 À retenir

Vita Sackville-West et Virginia Woolf se sont rencontrées en 1922 et ont vécu une passion documentée par des centaines de lettres. De ce lien est né Orlando, roman de 1928 que Virginia Woolf a écrit « sur Vita ». Mariées toutes deux à des hommes, elles ont aimé sans se cacher dans un cercle qui l'acceptait, et leur amitié a survécu à la fin de leur histoire amoureuse, jusqu'en 1941.

Sources


Article mis à jour le 20 juin 2026
LM
Article signé
La rédaction de Lesbia Mag
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