Accéder au contenu principal

Mademoiselle (The Handmaiden) : le film lesbien de Park Chan-wook

Arts et Culture
(Temps de lecture: 6 - 12 minutes)

Mademoiselle (The Handmaiden), film lesbien de Park Chan-wook avec Kim Min-hee et Kim Tae-ri en 1930s Corée

Une héritière recluse, une servante venue la voler, et un désir qui renverse tout le plan. Mademoiselle, titre français de The Handmaiden, est l'un des grands films lesbiens du XXIe siècle. Réalisé par Park Chan-wook et présenté à Cannes en 2016, ce thriller érotique d'époque transpose un roman victorien de Sarah Waters dans la Corée occupée par le Japon. Voici pourquoi ce film de manipulation et d'amour entre deux femmes mérite encore d'être vu, dix ans après sa sortie.

🎬 Réalisateur : Park Chan-wook
👥 Avec : Kim Min-hee, Kim Tae-ri, Ha Jung-woo, Cho Jin-woong
📅 Sortie : 2016 (Corée du Sud), titre Mademoiselle en France
📖 D'après : Fingersmith de Sarah Waters (2002)
🔥 Genre : thriller érotique historique, drame lesbien

❓ De quoi parle le film Mademoiselle (The Handmaiden) ?

Réalisé par Park Chan-wook, Mademoiselle (2016) suit Sook-hee, une jeune voleuse engagée comme servante d'une riche héritière japonaise, Hideko, pour aider un escroc à la dépouiller. Mais les deux femmes tombent amoureuses, et le plan vole en éclats. Le film adapte le roman Fingersmith de Sarah Waters.

Sommaire

De l'Angleterre victorienne à la Corée occupée

À l'origine du film, il y a un roman : Fingersmith, publié par la romancière galloise Sarah Waters en 2002 et finaliste du Booker Prize. L'intrigue se déroule dans l'Angleterre victorienne et repose sur une arnaque doublée d'une histoire d'amour entre deux femmes. Park Chan-wook en conserve la mécanique, mais déplace l'action dans la Corée des années 1930, sous occupation japonaise. Ce transfert change tout : il ajoute une couche de domination coloniale et de tension linguistique entre le coréen et le japonais.

Le cinéaste, déjà connu pour Old Boy, signe ici un film d'une précision formelle rare, co-écrit avec sa collaboratrice Chung Seo-kyung. Là où le roman de Sarah Waters jouait sur les rebondissements, le film ajoute le faste visuel d'une demeure mi-japonaise mi-victorienne et une mise en scène qui transforme chaque regard en piège. Le luxe du décor, les costumes, la demeure aux deux ailes, n'est pas qu'esthétique : il dessine une prison dorée dont les deux héroïnes doivent s'échapper.

L'adaptation d'un roman saphique à l'écran est un genre en soi. On retrouve cette mécanique dans la relecture de la vie de Daphné du Maurier dans The Housekeeper, autre histoire d'amour cachée entre femmes.

De Fingersmith à Mademoiselle : deux adaptations d'un même roman

Fingersmith n'en était pas à sa première adaptation. En 2005, la BBC avait déjà porté le roman de Sarah Waters à l'écran sous forme de mini-série, fidèle au décor victorien d'origine et à l'intrigue londonienne. Park Chan-wook prend l'option inverse : il garde la charpente, l'arnaque et la romance, mais réinvente entièrement le contexte. Là où la version britannique restait ancrée dans l'Angleterre de Dickens, le film coréen invente un monde visuel neuf.

Cette double existence éclaire la singularité de Mademoiselle. Sarah Waters est l'une des autrices majeures du roman lesbien historique contemporain, et voir son œuvre transposée d'un continent à l'autre montre la portée universelle de son intrigue. Le film prouve qu'une histoire d'amour et de complot entre femmes peut changer d'époque et de pays sans rien perdre de sa force.

Park Chan-wook, un cinéaste de la cruauté et du désir

Pour comprendre Mademoiselle, il faut revenir à son auteur. Park Chan-wook s'était fait connaître au début des années 2000 avec sa trilogie de la vengeance, dont Old Boy, grand prix du jury à Cannes en 2004. On y retrouve déjà ce qui irrigue Mademoiselle : un goût pour les retournements, une violence stylisée et une fascination pour les pulsions humaines les plus troubles. Le cinéaste ne filme jamais le désir comme une parenthèse romantique : il en fait une force qui décide du sort des personnages.

Ce qui change ici, c'est le point de vue. Là où la trilogie de la vengeance plaçait des hommes au centre, Mademoiselle donne le pouvoir narratif aux deux femmes. Co-écrit avec Chung Seo-kyung, le scénario fait de Sook-hee et Hideko les véritables stratèges, et reflue les figures masculines au rang de dupes. La forme sert toujours ce propos : chaque cadre est composé au millimètre, chaque objet compte, de la bibliothèque interdite de l'oncle aux gants que Sook-hee retire à Hideko. Quand les deux femmes s'autorisent enfin à désobéir, la beauté glacée du décor se fissure, et le film respire.

La domination coloniale, deuxième récit du film

Le déplacement de l'intrigue dans la Corée des années 1930 ajoute une couche absente du roman de Sarah Waters. Sous l'occupation japonaise, la langue devient un marqueur de pouvoir : Hideko, héritière japonaise, et son oncle imposent le japonais, tandis que Sook-hee, Coréenne, manie sa langue maternelle. Le film travaille sans cesse ce double registre linguistique, sous-titré différemment à l'écran selon la langue parlée, pour rappeler qui domine qui.

Cette dimension politique double la lecture amoureuse. L'émancipation des deux femmes n'est pas seulement sentimentale : elle est aussi une libération vis-à-vis d'un ordre patriarcal et colonial. En s'alliant, Sook-hee et Hideko ne fuient pas seulement deux hommes, mais tout un système qui les voulait soumises. Cette lecture a été largement relevée par la critique internationale, qui a souvent décrit le film comme une histoire d'émancipation où deux femmes que tout opposait, la classe, la nationalité, le rôle social, trouvent dans leur alliance une issue que ni l'une ni l'autre n'aurait obtenue seule.

Une histoire en trois temps

La grande idée de Mademoiselle tient à sa structure. Le film se déploie en trois parties qui reprennent les mêmes événements sous des angles différents. Cette construction n'est pas un simple exercice de style : elle inverse à chaque fois le rapport de force, et déplace la sympathie du spectateur. Ce qu'on a cru comprendre dans la première partie se retourne dans la deuxième, puis se résout dans la troisième.

La première partie épouse le regard de Sook-hee, persuadée de manipuler une proie naïve. La deuxième rejoue les mêmes scènes du point de vue d'Hideko et fait éclater ce que la première taisait. La troisième dénoue l'arnaque et rend aux deux femmes l'initiative. Park Chan-wook ne se contente pas de surprendre : il oblige à reconsidérer chaque geste vu plus tôt, jusqu'à transformer une scène de séduction calculée en moment de vérité partagée. Dans ce récit où les hommes croient tenir les ficelles, ce sont les deux femmes qui, en s'aimant, reprennent la main.

💡 Le saviez-vous ? Le film a été présenté en compétition pour la Palme d'Or au Festival de Cannes 2016 sous le titre Mademoiselle. Il a ensuite remporté le BAFTA du meilleur film en langue étrangère en 2018.

Kim Min-hee et Kim Tae-ri, le duo qui porte le film

Le film repose sur ses deux actrices. Kim Min-hee incarne Lady Hideko, l'héritière japonaise enfermée dans une vie de servitude dorée. Kim Tae-ri, dont c'était le premier grand rôle, joue Sook-hee, la servante-voleuse au regard méfiant. Entre elles se construit une tension qui passe d'abord par les gestes du quotidien, le bain, l'habillage, une dent limée, avant de basculer dans l'intimité.

Face à elles, Ha Jung-woo campe le faux comte manipulateur et Cho Jin-woong l'oncle collectionneur et pervers. Mais le centre de gravité du film reste le lien entre les deux femmes. Repérée parmi un très grand nombre de candidates, Kim Tae-ri passe d'inconnue à révélation en un film, tandis que Kim Min-hee, déjà reconnue, compose une Hideko à double fond, tour à tour victime et stratège. La justesse de leur jeu tient à ce que la caméra capte d'abord la méfiance, puis la tendresse, sans jamais souligner le basculement.

💬 « Mademoiselle, dès aujourd'hui ma vie a commencé. »

- Réplique du film Mademoiselle de Park Chan-wook, 2016

Le désir entre femmes au cœur de la mise en scène

Les scènes d'intimité entre Kim Min-hee et Kim Tae-ri ont nourri un débat durable. Pour une partie de la critique, elles offrent une représentation rare du plaisir féminin partagé, filmée avec un soin et une durée que le cinéma grand public accorde rarement aux femmes entre elles. Pour une autre, la question du regard masculin se pose : un réalisateur homme filmant le désir lesbien reste un point de discussion légitime, que Mademoiselle n'élude pas.

Le film lui-même semble conscient de cette tension. Il oppose frontalement le regard pervers de l'oncle Kouzuki, qui contraint Hideko à des lectures érotiques devant un parterre d'hommes, à la relation choisie et réciproque entre les deux femmes. En montrant d'un côté l'exploitation et de l'autre le consentement, Park Chan-wook met en scène la différence entre un désir imposé par les hommes et un désir vécu par les femmes pour elles-mêmes.

La bande annonce

Un film lesbien qui a marqué le cinéma mondial

Au-delà de sa beauté plastique, Mademoiselle occupe une place à part dans le cinéma lesbien. Il propose une fin où les deux femmes triomphent ensemble, loin du sort funeste si souvent réservé aux personnages saphiques. Cette issue heureuse, rare à l'époque, a contribué à en faire un film culte pour le public WLW, au même titre que d'autres œuvres qui ont placé deux femmes au centre du récit.

Le film a aussi compté dans la reconnaissance internationale du cinéma coréen, quelques années avant le triomphe de Parasite. Salué par la critique pour sa beauté formelle et son audace narrative, il a circulé dans les festivals et trouvé un public fidèle bien au-delà de la Corée. Pour beaucoup de spectatrices, il reste l'un des rares grands films où une histoire d'amour entre femmes occupe le centre du récit sans être réduite à une tragédie.

Pour un autre sommet du film noir centré sur deux femmes, relisez notre analyse de Bound, le polar lesbien des sœurs Wachowski.

Le film dialogue aussi avec une vague récente de cinéma saphique exigeant, du drame psychologique Mother Mary avec Anne Hathaway et Michaela Coel aux fictions asiatiques comme la série lesbienne thaïlandaise Blank. Côté regard d'autrice, le portrait de la cinéaste Hafsia Herzi montre comment d'autres voix renouvellent le désir lesbien à l'écran. Et pour rester dans une veine plus ludique, notre chronique sur Honey Don't ! d'Ethan Coen et Tricia Cooke explore le versant B-movie du genre.

Si vous voulez prolonger la séance, piochez dans notre sélection des courts métrages lesbiens à voir gratuitement, dans nos meilleurs romans lesbiens pour retrouver Sarah Waters, ou dans notre panorama des films et séries sapphiques les plus attendus. L'ensemble de nos chroniques vous attend dans la rubrique Arts et Culture.

Où voir Mademoiselle ?

Le film est disponible en vidéo à la demande. Vérifiez sa disponibilité sur la plateforme officielle ci-dessous, l'offre pouvant varier selon les territoires et les périodes.

Voir sur Prime Video

Questions fréquentes

Mademoiselle et The Handmaiden, est-ce le même film ?

Oui. Mademoiselle est le titre français de The Handmaiden, le film coréen de Park Chan-wook sorti en 2016. Le titre original coréen est Agassi. C'est ce même titre, Mademoiselle, qui a été utilisé lors de sa présentation au Festival de Cannes.

Le film est-il vraiment une histoire d'amour entre femmes ?

Oui. La relation amoureuse et physique entre Sook-hee, la servante, et Hideko, l'héritière, est au cœur du récit. Loin d'être un sous-texte, elle constitue le moteur de l'intrigue et de son renversement final.

Sur quel roman le film est-il basé ?

Park Chan-wook adapte Fingersmith, roman de Sarah Waters publié en 2002. Il en conserve la trame d'arnaque et la romance lesbienne, mais déplace l'action de l'Angleterre victorienne vers la Corée des années 1930 sous occupation japonaise.

Le film a-t-il reçu des récompenses ?

Présenté en compétition à Cannes en 2016, Mademoiselle a notamment remporté le BAFTA du meilleur film en langue étrangère en 2018. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des films marquants du cinéma coréen contemporain.

Mademoiselle est-il un film violent ?

Le film comporte des scènes de tension, de cruauté et des séquences érotiques explicites. Réservé à un public adulte, il mêle thriller psychologique et drame sensuel, dans le style baroque caractéristique de Park Chan-wook.

Quel film voir après Mademoiselle ?

Pour rester dans le cinéma lesbien d'auteur, Bound des sœurs Wachowski et Carol de Todd Haynes prolongent l'expérience. Côté roman, Du bout des doigts (titre français de Fingersmith) de Sarah Waters offre la version d'origine de l'histoire.

⭐ Note de la rédaction

Une mécanique de précision au service d'une histoire d'amour qui renverse les rapports de pouvoir. Mademoiselle conjugue beauté formelle et fin heureuse pour ses héroïnes, ce qui en fait une référence du cinéma lesbien.

📌 À retenir

Mademoiselle (The Handmaiden), réalisé par Park Chan-wook en 2016, adapte le roman Fingersmith de Sarah Waters dans la Corée des années 1930. Porté par Kim Min-hee et Kim Tae-ri, ce thriller érotique en trois parties place l'amour entre deux femmes au cœur d'une arnaque qu'elles finissent par retourner à leur avantage. Une fin heureuse qui en a fait un film culte du cinéma lesbien.

Sources


Article mis à jour le 22 juin 2026
LM
Article signé
La rédaction de Lesbia Mag
Lesbia Mag s'inscrit dans l'héritage de Lesbia Magazine, revue lesbienne fondée en 1982 et publiée jusqu'en 2012, longtemps considérée comme la plus importante publication lesbienne francophone. Notre équipe éditoriale prolonge aujourd'hui ce travail d'information, de critique culturelle et de visibilité, avec la même exigence : couvrir la culture, le cinéma, les séries et l'actualité lesbiennes à destination d'un lectorat francophone.
En savoir plus sur la rédaction →