Natalie Barney : l'Amazone qui régna sur le Paris lesbien

Pendant plus de soixante ans, une Américaine a tenu, rue Jacob, le salon le plus libre de Paris, et l'a fait sans jamais cacher qu'elle aimait les femmes. Natalie Clifford Barney a transformé son refus du secret en art de vivre et en programme littéraire. Retour sur une femme qui a inventé une manière d'être lesbienne au grand jour, là où ses contemporaines composaient avec le silence.
👤 Nom : Natalie Clifford Barney
📅 Naissance : 31 octobre 1876, Dayton (Ohio)
🕯️ Mort : 2 février 1972, Paris
✍️ Œuvre clé : Pensées d'une Amazone
🔥 Surnom : l'Amazone
❓ Qui était Natalie Clifford Barney ?
Natalie Clifford Barney (1876-1972) était une écrivaine américaine installée à Paris, célèbre pour son salon littéraire de la rue Jacob et pour avoir vécu ouvertement son homosexualité. Poète et autrice d'épigrammes, elle fit de l'amour entre femmes le centre de sa vie et de son œuvre.
Sommaire
- Une Américaine décidée à vivre libre
- Le salon de la rue Jacob et le Temple à l'Amitié
- Renée Vivien, Liane de Pougy, Romaine Brooks : une vie d'amours
- L'Académie des Femmes, une réponse à l'Académie française
- L'art de l'aphorisme et un réseau hors norme
- Une muse pour la littérature lesbienne
- Paris, capitale des amours entre femmes
- Une légende jusqu'à la fin
- Renée Vivien, l'amour qui hante son œuvre
- Foire aux questions
Une Américaine décidée à vivre libre
Née le 31 octobre 1876 à Dayton, dans l'Ohio, Natalie Clifford Barney grandit dans une famille fortunée et reçoit une partie de son éducation en France. Très jeune, elle affirme une certitude rare pour son époque : elle vivra ouvertement comme lesbienne, sans se marier ni feindre. La fortune familiale lui en donne les moyens, et son tempérament fait le reste.
Elle s'installe en France avec sa première compagne, Eva Palmer. Dès 1900, elle publie Quelques portraits-sonnets de femmes, recueil de poèmes d'amour adressés à des femmes. Le geste est inédit : depuis son idole, la poète grecque Sappho, peu de femmes avaient écrit aussi directement le désir entre femmes. Le livre déclenche un petit scandale, que Barney accueille sans s'excuser.
💡 Le saviez-vous ? Le surnom « l'Amazone » lui vient de l'écrivain Remy de Gourmont, frappé de la voir monter à cheval à califourchon plutôt qu'en amazone, comme l'exigeait l'usage. Il en tira des Lettres à l'Amazone, publiées dans le Mercure de France.
Le salon de la rue Jacob et le Temple à l'Amitié
À partir de 1909, Natalie Clifford Barney installe son salon au 20 rue Jacob, dans le sixième arrondissement de Paris. Chaque vendredi, pendant plus de soixante ans, on s'y presse. Le décor mêle un vaste salon vitré et, au fond du jardin, un petit temple dorique à quatre colonnes baptisé le Temple à l'Amitié. C'est là, écrivait-on, que « l'on rencontrait des lesbiennes ».
Le salon n'a rien d'un cercle confidentiel. Il accueille des écrivains français et étrangers de premier plan, des peintres, des musiciennes. Barney y orchestre les rencontres, manie l'épigramme et la conversation comme des armes, et fait de l'hospitalité une forme d'influence. Sans publier d'œuvre majeure unique, elle agit en catalyseuse : autour d'elle, les talents se croisent et se révèlent.
Cette Belle Époque foisonnante a vu surgir d'autres figures majeures, à commencer par les poètes que nous réunissons dans notre galerie des femmes lesbiennes célèbres qui ont réécrit les règles.
Renée Vivien, Liane de Pougy, Romaine Brooks : une vie d'amours
Natalie Clifford Barney revendique la pluralité amoureuse et refuse la monogamie. Ses liaisons, parfois simultanées, dessinent une carte sentimentale dense. La courtisane Liane de Pougy s'inspire de leur histoire pour son roman Idylle saphique, paru en 1901. La duchesse Élisabeth de Gramont demeure l'une de ses attaches durables.
La relation la plus mythifiée reste celle qu'elle noue avec la poète Renée Vivien. Ensemble, les deux femmes accomplissent un pèlerinage vers l'île de Lesbos pour y vivre librement et étudier les fragments de Sappho. L'histoire tourne court : Renée Vivien meurt en 1909, l'année même où Barney emménage rue Jacob. La peintre Romaine Brooks, rencontrée en 1915, sera sa compagne la plus longue, pour une relation de plus de cinquante ans, faite de fidélité et d'indépendance assumées.
| Figure | Rôle | Trace laissée |
|---|---|---|
| Renée Vivien | Poète, grand amour | Pèlerinage à Lesbos, poèmes saphiques |
| Liane de Pougy | Courtisane, amante | Roman Idylle saphique (1901) |
| Romaine Brooks | Peintre, compagne durable | Plus de 50 ans de relation |
L'Académie des Femmes, une réponse à l'Académie française
En 1927, Natalie Clifford Barney lance l'Académie des Femmes. L'intention est claire : honorer les écrivaines au moment où l'Académie française, fondée au XVIIe siècle, ne compte aucune femme parmi ses quarante membres. Loin d'une institution formelle, il s'agit de lectures organisées lors des salons du vendredi, où l'on célèbre des autrices vivantes ou disparues.
Les femmes mises à l'honneur composent un panthéon impressionnant : Colette, Gertrude Stein, Rachilde, Lucie Delarue-Mardrus, Mina Loy, Djuna Barnes, et, à titre posthume, Renée Vivien. En réunissant ces noms, Barney trace une généalogie de la création féminine que l'histoire littéraire officielle avait tendance à effacer.
Cette ambition de réhabiliter les voix de femmes traverse encore la critique d'aujourd'hui, comme le montre notre entretien avec Azélie Fayolle sur le regard féministe en littérature.
L'art de l'aphorisme et un réseau hors norme
Surnommée l'« Amazone des lettres », Natalie Clifford Barney écrivait surtout par éclats. Son œuvre privilégie l'aphorisme, le portrait, la pensée brève et tranchante. En 1929, elle réunit dans Aventures de l'esprit deux galeries de portraits qui retracent vingt ans de compagnonnages littéraires. On y croise, côté hommes, Oscar Wilde, Pierre Louÿs, Anatole France, Remy de Gourmont, Rainer Maria Rilke, Paul Valéry, ou encore Marcel Proust, qu'elle ne fit que manquer.
Côté femmes, le livre dessine son « académie » intime : Romaine Brooks et Élisabeth de Gramont, qui partagèrent sa vie, mais aussi Renée Vivien, Colette, Lucie Delarue-Mardrus, Anna Wickham, Mina Loy, Djuna Barnes, Gertrude Stein et Rachilde. Cette double constellation dit tout de sa position : au carrefour de la littérature française et de l'avant-garde anglo-américaine de Paris, elle servait de pont entre deux mondes.
💬 « L'indiscrétion m'a toujours semblé un des privilèges du tact. »
- Natalie Clifford Barney, Aventures de l'esprit, 1929
Cet art de la formule lui valut une réputation de moraliste mondaine, héritière des grands aphoristes français. Mais sous l'élégance, le propos est politique : revendiquer le désir entre femmes comme un fait, non comme une faute, relevait alors de l'audace. En refusant de dissimuler, Natalie Clifford Barney transformait chaque mot d'esprit en prise de position.
Une muse pour la littérature lesbienne
Si Natalie Clifford Barney n'a pas laissé de chef-d'œuvre romanesque, elle a profondément marqué la fiction de son temps en devenant un personnage. Radclyffe Hall s'en inspire pour la figure de Valérie Seymour dans Le Puits de solitude, roman lesbien fondateur paru en 1928. Djuna Barnes lui consacre son Ladies Almanack, satire affectueuse de son cercle. À travers ces livres, l'Amazone passe du statut d'hôtesse à celui de mythe littéraire.
Son influence dépasse la simple anecdote mondaine. En affichant son désir et en finançant la création des autres, elle a contribué à rendre visible une communauté qui, partout ailleurs, restait contrainte au sous-entendu. Le sillon qu'elle a creusé continue d'irriguer la culture saphique contemporaine.
Pour mesurer ce qu'elle doit à l'Antiquité, on relira les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, ce faux saphique qui rêvait la même Grèce que Barney. Son histoire dialogue aussi avec celle de George Sand et de l'amour entre femmes au XIXe siècle, autre scandale assumé, ainsi qu'avec les symboles de reconnaissance que nous décryptons dans notre dossier sur le drapeau et le labrys lesbiens. Côté roman, l'héritage de cette littérature se retrouve dans notre lecture de Tipping the Velvet de Sarah Waters, et son rayonnement parmi les figures publiques rejoint notre panorama des personnalités lesbiennes francophones.
Paris, capitale des amours entre femmes
Natalie Clifford Barney n'a pas agi seule. Le Paris de la rive gauche du début du vingtième siècle abritait une communauté remarquable d'écrivaines et d'artistes qui aimaient les femmes : Gertrude Stein et sa compagne Alice Toklas tenaient leur propre cercle, la libraire Sylvia Beach animait la vie littéraire anglophone, Colette publiait et jouait sur scène. Dans cette constellation, le salon de la rue Jacob faisait figure de point de ralliement saphique.
Cette concentration de talents a longtemps été minorée par l'histoire littéraire, qui préférait retenir les noms masculins. La redécouverte de ce milieu, portée par les études de genre depuis les années 1970, a remis Natalie Clifford Barney à sa juste place : non comme une excentrique isolée, mais comme l'animatrice d'un réseau qui a façonné la modernité. Son couple avec la peintre Romaine Brooks figure d'ailleurs parmi les liaisons fondatrices que l'on aime citer dans notre galerie des couples lesbiens célèbres.
De cette effervescence est née une part de la littérature lesbienne moderne, dont l'imaginaire historique continue d'irriguer les romans contemporains, comme ceux que nous évoquons à travers les héroïnes lesbiennes en littérature.
Une légende jusqu'à la fin
La longévité de Natalie Clifford Barney force le respect : elle s'éteint le 2 février 1972 à Paris, à quatre-vingt-quinze ans. Son salon de la rue Jacob aura traversé deux guerres mondiales, accueilli plusieurs générations d'écrivains et survécu aux modes. Peu de figures littéraires peuvent se prévaloir d'une telle constance dans la liberté affichée.
Sa relation avec la peintre Romaine Brooks, longue de plus de cinquante ans, dessine en creux un autre modèle : celui d'un couple de femmes qui dura sans se renier, malgré les infidélités et les éclipses. Loin de l'image de la séductrice volage, Barney a aussi incarné une fidélité d'un genre nouveau, fondée sur l'indépendance plutôt que sur la possession.
Son héritage irrigue le féminisme et les études lesbiennes contemporaines. En valorisant les autrices oubliées, en créant des espaces de parole et en documentant son propre cercle, elle a légué aux historiennes une mine d'archives sur la vie saphique du premier vingtième siècle. Là où tant de destins lesbiens furent effacés, le sien a été méticuleusement consigné, souvent de sa propre main. C'est peut-être sa plus grande victoire : avoir refusé l'oubli.
Renée Vivien, l'amour qui hante son œuvre
Aucune relation n'a marqué Natalie Clifford Barney comme celle qu'elle a vécue avec la poète Renée Vivien. Les deux femmes se rencontrent jeunes, dans un Paris qui découvrait Sappho à travers de nouvelles traductions. Ensemble, elles rêvent d'une renaissance saphique et accomplissent ce voyage vers l'île de Lesbos, mi-pèlerinage, mi-déclaration d'intention. Renée Vivien, plus tourmentée, écrira certains de ses plus beaux poèmes sous l'effet de cette passion.
L'histoire se termine mal. Rongée par l'angoisse et une santé fragile, Renée Vivien meurt en 1909, à trente-deux ans, l'année même où Barney s'installe rue Jacob. La disparition de cette amante laisse une empreinte durable : Barney lui rendra hommage dans ses écrits et veillera à ce que son œuvre ne sombre pas dans l'oubli, l'inscrivant parmi les honorées de son Académie des Femmes.
Cette fidélité posthume éclaire le sens de toute son entreprise. Pour Natalie Clifford Barney, célébrer les femmes qui aiment les femmes n'était pas un caprice mondain mais une mission : empêcher que leurs voix ne disparaissent, comme tant d'autres avant elles. En cela, son salon fut autant un lieu de plaisir qu'un acte de conservation. Elle savait que ce qui n'est pas écrit, transmis et célébré finit par s'effacer, et elle a passé sa vie à lutter contre cet effacement.
Foire aux questions
Pourquoi surnommait-on Natalie Barney l'Amazone ?
Le surnom vient de l'écrivain Remy de Gourmont, marqué de la voir monter à cheval à califourchon plutôt qu'en amazone. Il publia des Lettres à l'Amazone qui la rendirent célèbre sous ce nom. Barney le reprit elle-même dans le titre de ses Pensées d'une Amazone.
Où se trouvait le salon de Natalie Barney ?
Le salon se tenait au 20 rue Jacob, dans le sixième arrondissement de Paris. Il fonctionna chaque vendredi pendant plus de soixante ans, autour d'un petit temple dorique nommé le Temple à l'Amitié, installé dans le jardin de sa demeure.
Quelle était la relation entre Natalie Barney et Renée Vivien ?
Natalie Clifford Barney et la poète Renée Vivien furent amantes et muses l'une de l'autre. Elles firent ensemble un pèlerinage vers l'île de Lesbos pour étudier Sappho. Renée Vivien mourut en 1909, laissant une œuvre poétique profondément liée à cette histoire.
Qu'est-ce que l'Académie des Femmes ?
C'est un cycle de lectures lancé par Natalie Clifford Barney en 1927, lors de ses salons, pour honorer les écrivaines ignorées par l'Académie française. Y furent célébrées Colette, Gertrude Stein, Rachilde, Djuna Barnes ou encore, à titre posthume, Renée Vivien.
Natalie Barney a-t-elle inspiré des romans ?
Oui. Elle inspire le personnage de Valérie Seymour dans Le Puits de solitude de Radclyffe Hall (1928), le Ladies Almanack de Djuna Barnes, et l'Idylle saphique de Liane de Pougy. Elle est ainsi devenue une figure récurrente de la littérature lesbienne du début du XXe siècle.
Quels écrits de Natalie Barney peut-on lire aujourd'hui ?
On lit surtout ses recueils d'aphorismes et de réflexions, dont Pensées d'une Amazone (1920), ainsi que ses premiers poèmes des Quelques portraits-sonnets de femmes (1900). Ses souvenirs et sa correspondance, régulièrement réédités et étudiés, complètent un héritage davantage fait de fragments et d'épigrammes que de grands romans.
📌 À retenir
Natalie Clifford Barney a fait de l'ouverture un geste politique avant l'heure. Son salon de la rue Jacob, son Temple à l'Amitié et son Académie des Femmes ont offert un espace rare à la création féminine et lesbienne. Muse de Radclyffe Hall et de Djuna Barnes, amante de Renée Vivien et de Romaine Brooks, elle reste une pionnière de la visibilité saphique.
Sources :



