The Watermelon Woman : le film lesbien de Cheryl Dunye

En 1996, une jeune réalisatrice noire et lesbienne décide de fabriquer de toutes pièces l'archive qui lui manque. Avec The Watermelon Woman, Cheryl Dunye signe le premier long métrage réalisé par une lesbienne noire et invente une actrice oubliée pour raconter une vérité bien réelle : l'effacement des femmes noires queer de l'histoire du cinéma. Près de trente ans plus tard, le film est entré au patrimoine américain.
🎬 Réalisation : Cheryl Dunye (scénario, montage, premier rôle)
📅 Sortie : 1996
👥 Avec : Cheryl Dunye, Guinevere Turner, Valarie Walker
🎞️ Genre : comédie dramatique, faux documentaire
🏛️ Reconnaissance : National Film Registry (2021), Criterion Collection
❓ C'est quoi The Watermelon Woman ?
The Watermelon Woman est un film de 1996 écrit, réalisé et monté par Cheryl Dunye, premier long métrage signé par une lesbienne noire. Dunye y joue une employée de vidéoclub qui enquête sur Fae Richards, actrice noire des années 1930 reléguée aux rôles de servante. Le film mêle fiction et faux documentaire pour parler de l'invisibilité des lesbiennes noires.
Sommaire
Un film sur une absence
Tout part d'un manque. Cheryl, l'héroïne que joue Cheryl Dunye elle-même, travaille dans un vidéoclub de Philadelphie et rêve de cinéma. En visionnant de vieux films hollywoodiens, elle tombe sur une actrice noire, créditée seulement comme « The Watermelon Woman », cantonnée aux rôles de domestique. Intriguée, elle décide d'enquêter sur cette femme dont l'histoire n'a laissé presque aucune trace.
Le film suit cette enquête, qui devient peu à peu une quête identitaire. En cherchant qui était cette actrice, Cheryl cherche aussi sa propre place dans une histoire du cinéma qui n'a jamais fait de place aux femmes noires lesbiennes. Cette démarche fait de The Watermelon Woman bien plus qu'une comédie : une réflexion sur la mémoire, la représentation et l'oubli.
Fae Richards, une actrice inventée pour dire le vrai
Le coup de génie du film tient dans une révélation finale : Fae Richards, l'actrice que Cheryl traque tout au long du récit, n'a jamais existé. Cheryl Dunye l'a entièrement inventée. Un carton final l'annonce sans détour : la « Watermelon Woman » est une fiction, créée pour raconter une vérité sur l'invisibilité des lesbiennes noires dans le cinéma.
Pour donner corps à cette femme imaginaire, Dunye s'est associée à la photographe Zoe Leonard, qui a fabriqué un faux fonds d'archives photographiques, le Fae Richards Photo Archive. Des clichés vieillis, des portraits de plateau, des photos intimes : tout a été créé pour faire exister une mémoire qui aurait dû exister. Cette invention d'une archive manquante rejoint un travail plus large de réparation historique, comme celui que nous menons dans notre dossier sur les femmes lesbiennes célèbres effacées de l'histoire.
💡 Le saviez-vous ? Le faux album photographique de Fae Richards, créé par Zoe Leonard pour le film, est devenu une œuvre d'art à part entière, exposée et conservée dans des collections. Une archive inventée pour le cinéma a fini par entrer dans les musées.
Une histoire d'amour au présent
Pendant son enquête, Cheryl vit une relation avec Diana, une cliente blanche du vidéoclub interprétée par Guinevere Turner. Cette romance interraciale n'est pas un décor : elle met en tension les questions de race, de classe et de désir qui traversent le film. Les amies de Cheryl, à commencer par Tamara, observent ce couple d'un œil critique, et le récit n'élude aucune de ces frictions.
En filmant une histoire d'amour lesbienne noire au présent, tout en exhumant une mémoire fictive du passé, Cheryl Dunye tisse deux temporalités. Le film parle autant de ce qui a été effacé que de ce qui se vit, ici et maintenant, loin des écrans dominants. Cette manière de filmer le désir entre femmes sans détour rappelle d'autres œuvres indépendantes, comme le huis clos intime que nous analysons dans notre article sur Concussion et l'exploration du désir lesbien.
Un jalon du New Queer Cinema
À sa sortie, The Watermelon Woman s'inscrit dans le mouvement du New Queer Cinema, cette vague de films indépendants des années 1990 qui imposent des récits LGBTQ+ sans compromis. Le film se distingue par son ton, à la fois drôle, théorique et tendre, et par sa forme hybride entre fiction et documentaire.
| Élément | Détail vérifié |
|---|---|
| Réalisation, scénario, montage | Cheryl Dunye |
| Rôle de Diana | Guinevere Turner |
| Faux fonds d'archives | Zoe Leonard (Fae Richards Photo Archive) |
| Distinction patrimoniale | National Film Registry, 2021 |
| Édition de référence | Criterion Collection (restauration) |
Sa portée dépasse le cercle des cinéphiles. En 2021, la Bibliothèque du Congrès l'a sélectionné pour le National Film Registry, qui préserve les œuvres jugées « culturellement, historiquement ou esthétiquement significatives ». Une consécration tardive pour un film tourné avec très peu de moyens, qui rejoint le panthéon des classiques du cinéma lesbien aux côtés d'œuvres comme la romance de Carol.
Pour replacer ce classique dans la continuité des récits saphiques à l'écran, notre panorama des films et séries sapphiques les plus attendus montre combien le chemin ouvert par Cheryl Dunye reste fécond.
Une polémique révélatrice
Le film n'a pas seulement marqué l'histoire du cinéma queer, il a aussi cristallisé un débat politique. Parce qu'il avait bénéficié d'un financement public partiel, une scène intime entre deux femmes a déclenché la colère de responsables conservateurs américains, qui dénonçaient l'usage de fonds publics. Cette controverse, loin d'enterrer le film, a souligné ce qu'il mettait en jeu : la simple visibilité d'un désir lesbien noir suffisait à provoquer un scandale.
Ce mécanisme, où la représentation devient un terrain de bataille, traverse toute l'histoire des images lesbiennes. On le retrouve dans la manière dont le cinéma a longtemps cantonné les personnages lesbiens à des figures marginales ou criminelles, comme nous l'évoquons dans notre article sur la figure d'Aileen Wuornos à l'écran.
Cheryl Dunye, une pionnière durable
Née au Liberia et élevée à Philadelphie, Cheryl Dunye a fait de l'autoreprésentation un geste politique. Après The Watermelon Woman, elle a poursuivi une carrière de réalisatrice, passant du cinéma indépendant à la télévision, où elle a dirigé des épisodes de séries primées. Son influence se mesure aujourd'hui chez toute une génération de cinéastes queer racisées qui revendiquent son héritage.
Son film conserve une force intacte parce qu'il pose une question toujours actuelle : qui a le droit d'écrire l'histoire, et avec quelles archives ? En inventant Fae Richards, Cheryl Dunye n'a pas falsifié le passé : elle a comblé un vide que l'histoire officielle avait laissé béant. Cette démarche dialogue avec le travail d'autres autrices qui ont réécrit les récits dominants, à l'image de l'univers victorien revisité par Sarah Waters.
⭐ Note de la rédaction
★★★★★
Un film aussi malin qu'émouvant, qui transforme le manque d'archives en geste créateur. Drôle, théorique et profondément personnel, c'est un jalon indispensable du cinéma lesbien et une leçon sur la mémoire.
📌 À retenir
Premier long métrage réalisé par une lesbienne noire, The Watermelon Woman (1996) suit Cheryl Dunye dans sa quête d'une actrice oubliée, Fae Richards, qu'elle a en réalité inventée de toutes pièces. En fabriquant une fausse archive pour dire une vérité réelle, Dunye signe un jalon du New Queer Cinema, aujourd'hui inscrit au National Film Registry et édité par Criterion. Un film sur l'effacement des lesbiennes noires, et sur la manière de le réparer.
Questions fréquentes
Fae Richards a-t-elle vraiment existé ?
Non. Fae Richards est un personnage entièrement inventé par Cheryl Dunye. Le film révèle à la fin que cette actrice des années 1930 est une fiction, créée pour incarner les femmes noires queer réellement effacées de l'histoire du cinéma. Le faux fonds d'archives a été réalisé avec la photographe Zoe Leonard.
Pourquoi The Watermelon Woman est-il un film important ?
C'est le premier long métrage réalisé par une lesbienne noire. Il a marqué le mouvement du New Queer Cinema et posé une réflexion pionnière sur l'invisibilité des femmes noires lesbiennes. En 2021, il a été sélectionné pour le National Film Registry de la Bibliothèque du Congrès.
De quoi parle réellement le film ?
Sous ses airs de comédie, le film parle de mémoire et de représentation. En cherchant une actrice oubliée, l'héroïne interroge sa propre place dans une histoire du cinéma qui a ignoré les lesbiennes noires. Il aborde aussi une romance interraciale au présent et ses tensions.
Le titre « Watermelon Woman » a-t-il un sens ?
Oui. « The Watermelon Woman » est le seul crédit accordé à l'actrice fictive dans les films des années 1930, un surnom réducteur renvoyant aux stéréotypes racistes imposés aux interprètes noires de l'époque. Le titre dénonce cette assignation tout en se la réappropriant.
Quel est le parcours de Cheryl Dunye depuis ce film ?
Après The Watermelon Woman, Cheryl Dunye a poursuivi sa carrière entre cinéma indépendant et télévision, réalisant des épisodes de séries reconnues. Pionnière du cinéma lesbien noir, elle reste une référence pour les cinéastes queer racisées. Son premier film, restauré, est aujourd'hui considéré comme un classique.
Sources
- Supergirl : Une Icône lesbienne d’espoir
- Katy O'Brian : portrait de l'actrice lesbienne d'Hollywood
- Whitney Houston et Robyn Crawford : l'amour caché derrière l'icône
- Sigourney Weaver incarne une matriarche lesbienne dans "The Lost Flowers of Alice Hart" ou "Les fleurs sauvages"
- “Legends of Tomorrow”, une série pour lesbiennes ?
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