"Carol" : une romance lesbienne splendide, émotionnelle et inoubliable

Comment décrire Carol, le film de Todd Haynes sorti en 2015 ? Cette romance lesbienne située dans les années 1950 est splendide, délicate, retenue, et, tout simplement, l'un des plus beaux films que j'aie vus mettant en scène une relation entre deux femmes. Le récit, centré sur l'innocente Therese Belivet (Rooney Mara) et l'élégante Carol Aird (Cate Blanchett), déploie avec finesse une histoire d'amour marquée par le désir, la perte et la tendresse.
Sommaire
- Carol, l'adaptation d'un roman lesbien fondateur de Patricia Highsmith
- Une rencontre qui change tout
- Cate Blanchett et Rooney Mara, des performances d'une précision bouleversante
- Une ambiance visuelle et sonore immersive
- Une romance WLW qui échappe au "bury your gays"
- Un récit nuancé sur l'oppression et la tendresse
- Pourquoi l'histoire fonctionne aussi bien dans les années 1950
- Récompenses et reconnaissance critique
- Conclusion : un film indispensable pour les amateurs de récits WLW
- La bande annonce
Carol, l'adaptation d'un roman lesbien fondateur de Patricia Highsmith
Avant d'être un film, Carol est un roman publié en 1952 sous le pseudonyme de Claire Morgan : The Price of Salt, signé Patricia Highsmith. À sa parution, le livre fait figure d'exception. La plupart des récits lesbiens de l'époque imposent à leurs héroïnes la mort, la folie ou le retour à un homme. Patricia Highsmith refuse cette grille et offre une fin ouverte, presque heureuse, à deux femmes qui s'aiment. Le roman s'écoulera à plus d'un million d'exemplaires en quelques années, preuve d'un appétit massif pour des histoires WLW non punitives. La réédition de 1990 sous le nom Carol, et signée cette fois Patricia Highsmith, ancre définitivement ce texte dans le canon lesbien moderne. Le scénario du film, adapté par Phyllis Nagy, prolonge avec fidélité cette logique : pas de châtiment, pas de morale, juste deux trajectoires qui se croisent.
Une rencontre qui change tout
Dès l'instant où Carol et Therese échangent un premier regard à travers la foule d'un grand magasin new-yorkais, au moment des fêtes de fin d'année, l'évidence s'impose : une connexion va naître. En surface, leur interaction n'a rien d'exceptionnel, Therese vend un train miniature à Carol. Mais une nuance de flirt traverse toute la scène, esquissant déjà l'intensité subtile qui deviendra la signature émotionnelle du film. Certains de ses moments les plus passionnés se réduisent à un simple geste : un regard, une main posée sur une épaule, un sourire.
Cate Blanchett et Rooney Mara, des performances d'une précision bouleversante
Les performances des deux actrices portent une grande part de cette intensité émotionnelle silencieuse. L'innocence de Therese, incarnée par Rooney Mara, contraste parfaitement avec l'allure raffinée et presque hypnotique de Carol, interprétée par Cate Blanchett. Le moindre changement dans leurs expressions suffit à transmettre une émotion, un trouble, un désir. Tout passe par les détails et le non-dit.
Ce travail d'intériorité a été salué dès la présentation du film en compétition au Festival de Cannes 2015, où Rooney Mara a partagé le Prix d'interprétation féminine avec Emmanuelle Bercot. Cate Blanchett, déjà multi-récompensée, livre ici une composition que beaucoup de critiques placent parmi les sommets de sa carrière : un visage qui sait à la fois protéger et trahir, un corps qui contient sans jamais s'éteindre.
Une ambiance visuelle et sonore immersive
Impossible de ne pas évoquer la beauté de l'atmosphère générale du film. Les décors des années 1950 sont somptueux : le New York hivernal, l'appartement modeste de Therese, la maison cossue de Carol, les chambres d'hôtel plus ou moins luxueuses... Chaque lieu raconte quelque chose. La bande sonore renforce cette immersion temporelle et accentue avec précision chaque montée d'intensité ou de tension.
Le directeur de la photographie Edward Lachman a tourné le film en Super 16 mm, un choix technique qui confère à l'image son grain sensible, presque tactile. La partition de Carter Burwell, traversée par un thème principal lancinant, agit comme un fil émotionnel discret, prolongeant ce que les visages laissent affleurer. L'ensemble compose une esthétique très étudiée, au service d'une romance qui se passe largement de mots.
Une romance WLW qui échappe au "bury your gays"
Le traitement de cette relation entre femmes est aussi remarquable pour une raison rare : son dénouement plein d'espoir. Beaucoup d'histoires mettant en scène des couples WLW se terminent dans la tragédie, la séparation douloureuse, la perte ou même la mort. Carol prend le contre-pied de ce schéma. Le film se conclut sur une note lumineuse, laissant entrevoir un avenir possible, peut-être heureux, pour Carol et Therese.
Cette rupture avec le trope du "bury your gays" n'est pas anecdotique. Les bases de données spécialisées comme LGBT Fans Deserve Better recensent encore aujourd'hui des centaines de personnages lesbiens et bisexuelles tuées à l'écran, souvent juste après avoir trouvé l'amour. Carol s'inscrit dans une lignée minoritaire et précieuse, celle des récits qui acceptent que deux femmes puissent simplement, à la fin, choisir l'autre.
Un récit nuancé sur l'oppression et la tendresse
Bien sûr, la relation de Carol avec les femmes est au cœur d'un conflit important, notamment dans sa lutte pour la garde de sa fille pendant son divorce, mais le film ménage aussi des moments de douceur, de complicité et de légèreté. Des instants qui permettent au spectateur de tomber amoureux de ce couple en train de se découvrir.
Pourquoi l'histoire fonctionne aussi bien dans les années 1950
Certaines personnes dans la communauté LGBTQ+ regrettent que tant d'histoires WLW se déroulent dans le passé plutôt qu'à l'époque contemporaine. C'est légitime. Pourtant, la période de Carol sert admirablement la thématique : le désir est contenu, la société étouffe, la liberté est un combat. La tension entre l'interdit et la persévérance donne à cette romance une profondeur particulière.
Le contexte historique n'est pas un simple décor : aux États-Unis, jusqu'à la déclassification de l'homosexualité par l'American Psychiatric Association en 1973, aimer une autre femme pouvait coûter à une mère la garde de ses enfants, comme c'est le cas pour Carol Aird dans le film. La fameuse "moral clause", invoquée par son ex-mari, a réellement servi pendant des décennies à priver des mères lesbiennes de leur autorité parentale. Cette violence légale et sociale, traitée sans surlignage par Todd Haynes, est ce qui donne sa charge politique au moindre regard partagé.
Récompenses et reconnaissance critique
À sa sortie, Carol a cumulé six nominations aux Oscars 2016, dont meilleure actrice (Cate Blanchett), meilleure actrice dans un second rôle (Rooney Mara), meilleur scénario adapté (Phyllis Nagy), meilleure photographie, meilleure musique originale et meilleurs costumes. Le film n'a remporté aucune statuette, ce qui a alimenté une vive polémique sur la place faite aux récits lesbiens dans les grandes cérémonies. Il a en revanche reçu le Queer Palm 2015 à Cannes et figure régulièrement dans les classements des meilleurs films LGBTQ+ de la décennie publiés par The Guardian, Sight & Sound ou l'American Film Institute.
Conclusion : un film indispensable pour les amateurs de récits WLW
Je recommande vivement ce film à quiconque recherche une histoire d'amour à la fois somptueuse et déchirante, un récit profondément humain qui célèbre l'amour entre femmes avec grâce et puissance. Carol est, à tous égards, une magnifique romance WLW qui mérite pleinement sa place parmi les incontournables du cinéma queer.
À retenir
Carol (2015), de Todd Haynes, adapte un roman pionnier de Patricia Highsmith sur une romance lesbienne dans le New York des années 1950. Porté par Cate Blanchett et Rooney Mara, le film se distingue par sa retenue, son esthétique en Super 16 et un dénouement qui refuse le trope du "bury your gays". Six nominations aux Oscars et la Queer Palm 2015 à Cannes en font un classique contemporain du cinéma WLW.
La bande annonce
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