Sorcières modernes : accusations, -phobies et nouveaux procès publics

Photo tirée de la série "Salem"
Les "sorcières des temps modernes" désignent aujourd'hui les personnes publiquement accusées, dénoncées ou condamnées sans procès, au nom de croyances, d'idéologies ou de causes morales.
À l'ère des réseaux sociaux, ces accusations prennent la forme de campagnes de haine, de procès médiatiques et d'étiquettes en -phobie qui peuvent détruire une réputation, une carrière ou une vie sociale, sans passage devant la justice.
Cet article analyse comment ces nouvelles chasses aux sorcières fonctionnent, pourquoi elles se multiplient et en quoi elles interrogent la liberté d'expression, la nuance et le débat démocratique.
- Mise en garde : un texte sur les accusations publiques et la violence sociale
- Qui sont les « sorcières » des temps modernes ?
- Pourquoi les sociétés ont besoin de boucs émissaires
- Les croyances contre les faits : quand l'opinion remplace la preuve
- De la sorcellerie aux accusations modernes : le rôle du bouc émissaire
- Différences identitaires et conflits sociaux
- Victimes réelles et coupables désignés
- Peut-on être coupable sans procès ni jugement ?
- Quand les victimes deviennent les accusées
- Que signifie réellement le terme « -phobe » ?
- Procès médiatiques et accusations publiques : exemples récents
- La -phobie comme arme sociale et politique
- Conclusion : pourquoi la société moderne recrée des sorcières
- Jugement, tolérance et responsabilité collective : questions finales
- Questions fréquentes sur les sorcières des temps modernes
- Qu'est-ce qu'une « sorcière des temps modernes » ?
- La cancel culture est-elle une forme de chasse aux sorcières ?
- Peut-on accuser quelqu'un sans preuve sur les réseaux sociaux ?
- Quelle est la différence entre une phobie et un crime de haine ?
- Pourquoi les accusations en -phobie sont-elles devenues si courantes ?
- Les femmes sont-elles plus souvent ciblées par ces procès publics ?
- Peut-on critiquer une idéologie sans être haineux ?
- Comment éviter les dérives des accusations publiques ?
Mise en garde : un texte sur les accusations publiques et la violence sociale
Attention, certains propos de cet article peuvent déranger ou heurter les diverses sensibilités des personnes hétérosexuelles ou LGBTQI2SAA+, notamment les personnes victimes de propos ou d'opinions qui ne sont pas en accord avec leurs principes et valeurs.
Qui sont les « sorcières » des temps modernes ?
Mon article du jour ne se porte pas vraiment sur la communauté lesbienne au sens large, il est davantage une réflexion sur l'individu, les individus et leurs différences, qui coexistent dans une société en changement permanent et dans laquelle tous les individus revendiquent leur place.
Nos différences sont sources de conflits. Qu'on soit L, G, B, T, +, hétérosexuel, handicapé, femmes, hommes, racisés, malades, minces, gros, jeunes, vieux, vegans, avec ou sans emploi, avec ou sans enfant, quand nous revendiquons ce que nous sommes à travers nos identités multiples, notre façon d'être et de vivre, il arrive nécessairement un instant où nous dérangeons "l'ego" de quelqu'un, ou il arrive aussi que notre propre "ego" soit dérangé. Nous pourrions dire que nous sommes toutes et tous la "sorcière" de quelqu'un. N'oublions pas que le procès de Salem a eu pour conséquence l'exécution de quatorze femmes et de six hommes.
J'ai lu il y a quelques jours, une leçon puissante qu'un professeur américain a enseignée à ses élèves. Cette leçon reflète le système de jugement dans lequel nous évoluons aujourd'hui. Ce qui nourrit ce système ? Nous... Vous, moi, tous les individus connectés aux géants tentaculaires : les réseaux sociaux.
Facebook, Twitter, Instagram, TikTok, et autres.... des outils géniaux, mais qui peuvent faire d'importants dégâts si on ose s'exprimer sur des sujets controversés en public sur lesquels tout le monde a une opinion plus ou moins ferme.
Pourquoi les sociétés ont besoin de boucs émissaires
- Je vais passer dans les rangées et murmurer à chacun de vous si vous êtes une sorcière, un sorcier, ou une personne normale... Votre objectif sera de vous réunir en groupe sans aucune sorcière et aucun sorcier. Quand ce sera terminé, chaque groupe ayant accueilli une sorcière ou un sorcier sera pénalisé.
Les élèves commencent à discuter pour former leur groupe. Ils s'interrogent, se suspectent et plusieurs petits groupes se forment.
- Okay, dit le professeur après dix minutes, tout le monde est dans son groupe ?
- Oui monsieur... disent les élèves en chœur.
- Il est temps de voir où se cachent les sorcières et les sorciers ! Sorcières et sorciers, levez la main.
Aucun élève ne lève la main. Tous se regardent, confus, et un élève accuse le professeur :
- Vous vous êtes moqué de nous !
- Vraiment ? réplique le professeur. Alors, répondez à cette question : y avait-il vraiment des sorcières et des sorciers à Salem, ou les habitants s'étaient-ils convaincus qu'il y en avait ?
Cette leçon du professeur américain (dont le nom n'est pas cité dans le post que j'ai lu) nous démontre combien il est simple de diviser une communauté ou plus simplement encore, le genre humain. Par sa nature complexe, l'humain écoute, retient (et généralement déforme) tout ce qu'il entend. Il analyse, prend parti, et juge. Pour nous, communs des mortels, juger est un réflexe naturel, c'est avoir une opinion. Mal juger ou bien juger est une question subjective à chaque individu. Juger, c'est donc choisir de soutenir une idée plutôt qu'une autre, et à l'ère des idéologies, avoir une opinion, c'est prendre parti et donc "soutenir" ou "s'opposer".
Cet exercice du professeur inconnu est aussi simple qu'efficace et reflète ce qui mène aujourd'hui le monde dans lequel nous vivons : nos idées et nos croyances.
Que celles-ci se vérifient ou non en des vérités factuelles ou scientifiques ne change rien. Les croyances prennent de plus en plus le pas sur les faits, sur la science, sur des vérités, au nom des sensibilités et hypersensibilités de chaque individu qui revendiquent leur droit de croire et par ce biais, d'exister à travers leurs croyances.
Les croyances contre les faits : quand l'opinion remplace la preuve
La définition du Larousse est très simple :
- 1. Fait de croire à l'existence de quelqu'un ou de quelque chose, à la vérité d'une doctrine, d'une thèse. (Ex. La croyance en Dieu, aux fantômes, aux OVNIS, au Père Noël.)
- 2. Ce qu'on croit ; opinion professée en matière religieuse, philosophique, politique : Respecter toutes les croyances.
De la sorcellerie aux accusations modernes : le rôle du bouc émissaire
Pour vous mettre dans le contexte du procès des Sorcières de Salem qui s'est déroulé entre 1692 et 1693, la petite ville du Massachusetts était scindée en deux. D'un côté, un bourg aisé, de l'autre, un village agricole ; les uns se disputant régulièrement avec les autres au sujet des mêmes problèmes qui existent depuis que le monde est monde : les ressources, la politique, la religion. Saupoudrez le tout de légendes effrayantes, de quelques événements supposément paranormaux défiant toute connaissance ou toute logique de l'époque, d'interrogatoires violents visant à dénoncer les coupables de possession, et vous obtenez de pauvres victimes qui seront brûlées ou pendues pour sorcellerie... (Voir l'article du National Geographic.)
Quelle différence avec les conflits du 21e siècle ? Vous connaissez la réponse quand chaque jour, vous faites un état des lieux des événements dramatiques qui touchent ce monde : il n'y a aucune différence.
Bien sûr, si on supprime ces histoires de possession, les conflits sont les mêmes, ainsi que les objectifs : accéder à une vie moins difficile, se faire accepter avec ses croyances, acquérir plus de richesses, obtenir un meilleur emploi, une meilleure situation sociale.. par extension, obtenir une meilleure position professionnelle, vivre dans une plus grande maison, avoir une plus belle voiture etc... pour devenir plus heureuse ou plus heureux avec le besoin de se faire reconnaître en tant qu'individu avec ses sensibilités, valeurs, croyances... Et surtout, avoir "plus que" ou "autant que"... puisque dès l'instant où il y a une différence d'accès au besoin, il y a injustice et donc frustration, colère, jalousie, etc... rien de nouveau sous le soleil, n'est-ce pas ?
Différences identitaires et conflits sociaux
Malheureusement, nous vivons dans une société dans laquelle "accéder à une vie moins difficile" rime avec "déchoir ceux qui ne sont pas dignes d'une vie agréable" en raison de leurs "privilèges". En bref, au nom des inégalités, des injustices, des oppressions, ceux qui se trouvent heurtés, blessés, mis à l'écart, ou qui n'ont pas de position sociale, sentimentale, professionnelle, agréable, exigent d'être considérés. C'est louable. C'est humain. C'est pourtant impossible que chaque être vivant soit sur le même pied d'égalité que tout un chacun en considérant la croissance exponentielle de la population humaine. Puis, dès notre naissance, nous n'avons pas le choix de naître beaux, laids, riches, en bonne santé, handicapés, de voir le jour dans un pays pauvre ou développé, avec ou sans cuillère dorée dans la bouche...
C'est une triste vérité. La vie est injuste. C'est la même chose pour les animaux qui naissent lion ou biche ; baleine ou plancton. Nous ne naissons pas toutes et tous libres et égaux face à la nature, et la nature est cruelle. Les petits se font manger par les gros, gros qui, au final, se font manger par les petits ! C'est une vérité universelle, quelles que soient les civilisations et les époques, et même dans l'acte de mourir, nous ne sommes pas égaux, notamment sur la façon dont notre vie prendra fin. Se terminera-t-elle dans notre lit au chaud, en soins intensifs dans une chambre d'hôpital ou sous les gravats d'une bombe ? Tout est injuste, de notre naissance, jusqu'à notre dernier soupir.
Si les accusations en sorcellerie ne tiennent plus comme "moyen" de faire chuter des gens (honnêtes ou non) de leur position sociale ou professionnelle, les intentions et objectifs de ceux qui pratiquent ce type de dénonciations publiques sont identiques : le besoin de changement, donc le gain, qu'il soit monétaire, social ou parfois psychologique...
On oublie pourtant que chaque individu a ses souffrances.
Une échelle de la souffrance a d'ailleurs été évoquée à de nombreuses reprises, selon que vous soyez un homme, une femme, une personne handicapée, racisée, LGBT+, malade, etc... plus vous cumulez de "particularités" et de différences avec la majorité dominante (donc les hommes blancs, hétéros, cisgenre, sans handicap, nés dans un pays développé), plus vous serez exposé à la haine des autres majorités dominantes.
En quelques exemples :
- une femme est victime des hommes donc de misogynie,
- une femme racisée est victime des blancs et des hommes, donc de misogynie et de racisme,
- une femme racisée, lesbienne, est victime de misogynie, de racisme et d'homophobie,
- une femme racisée, lesbienne, trans, est victime de misogynie, de racisme, d'homophobie et de transphobie.
Pour cette raison, de nombreuses personnes se réunissent en communauté. Pour avoir du soutien, mais aussi pour que leurs voix portent davantage lorsqu'elles émettent des revendications. Et c'est tant mieux, car de nombreuses communautés sont mises de côté, oubliées, méprisées, inconsidérées, discriminées...
Là où le bât blesse, c'est quand des communautés s'engagent dans des discours ou des actions dites "extrémistes" à l'égard des communautés plus majoritaires en prônant l'idée que toute leur communauté est victime de discrimination - on parle notamment de discrimination systémique - de la part de toutes les personnes faisant partie des communautés majoritaires. Exemple : tous les hommes blancs cisgenre seraient misogynes, racistes, homophobes.
Qu'il s'agisse des mouvements de féministes radicales qui considèrent tous les hommes comme des dominants et criminels en puissance ; qu'il s'agisse des mouvements antiracistes qui ne voient en l'homme et la femme blanche que des esclavagistes qui devraient se repentir des oppressions de leurs ancêtres génération après génération ; ou encore des associations transgenres ou LGB en désaccord sur la question du genre.
Même si je comprends leurs combats nés de leurs nombreuses souffrances - qui pour le coup sont plus que réelles - ainsi que leurs démarches à réclamer justice ou réparation pour les crimes commis à l'encontre de leur communauté respective, ces groupes peuvent parfois desservir leur propre communauté, dont une partie souhaiterait avant tout vivre en paix avec son prochain.
Mais malheureusement, les positions les plus radicales ont des voix qui portent et, en voulant dénoncer de façon extrême, elles participent parfois à la stigmatisation de leur propre communauté. Et bien évidemment, les médias poussent les scandales d'opinions qui augmentent les interactions sur leurs réseaux, et leur rapportent ainsi beaucoup d'argent.
Quel meilleur moyen pour se faire entendre que d'accuser des personnes connues ou inconnues de "sorcellerie" pour réclamer justice ou obtenir des avantages, de l'argent, des dédommagements ? Certes, ce terme moyenâgeux n'est plus d'actualité et nous en avons créé d'autres bien plus redoutables et difficiles à contester : les -phobies.
Victimes réelles et coupables désignés
L'histoire est faite ainsi... Au fil des conquêtes de territoires, il y a toujours eu des envahisseurs et des envahis, des gagnants et des perdants, des coupables et des victimes. Du monde végétal au monde animal (dont nous sommes), la vie en a toujours été ainsi. Celui qui règne est soit le plus fort, soit le plus nombreux, soit les deux. Il suffit d'observer comment l'humain, année après année, contribue à l'extinction des espèces alors que la sienne est en pleine croissance. Encore aujourd'hui, selon les pays, les villes, il est question de gagner un territoire. N'est-ce pas cela la politique ? Gagner des circonscriptions, des mairies, des départements, jusqu'au pays lui-même ? Et avec logique, plus une communauté est forte, convaincue, nombreuse, plus elle peut voter pour son représentant, celui ou celle qui portera ses intérêts dans les démocraties (encore faut-il avoir la chance d'y vivre).
Pour cette raison, si comme moi vous vivez dans un pays occidental, soulignons que nous sommes privilégiés. Malgré des incidents (graves ou non) disséminés ci et là au sein d'une population mondiale toujours plus croissante (la population est passée de 4,5 milliards à 7 milliards en 40 ans), nous avançons vers la reconnaissance des droits individuels et la tolérance des sensibilités de chacun. Bien évidemment, chaque groupe communautaire aura son avis sur le sujet, avec ou sans bienveillance, puisqu'il y aura toujours des victimes et toujours des coupables. Qu'on parle d'agression contre les femmes, les homosexuels, les catholiques, les juifs, les musulmans, les asiatiques, etc... il est difficile d'endiguer la haine, encore moins dans des pays où le laxisme des gouvernements et le manque d'intérêt à l'égard des communautés est flagrant.
La haine fait partie de l'homme. Il suffit de regarder dans l'histoire comment des peuples se massacraient entre eux sur un même territoire, déjà avant l'avènement des inégalités en tout genre. Il en était de même sur des territoires autochtones où se déroulaient des guerres de tribus. La guerre, c'est humain et animal (regardons les affrontements territoriaux des loups, des lions, des hyènes et de tous les groupes d'animaux vivant en communauté) et même si dans un futur lointain nous devenions toutes et tous métisses, les guerres continueraient de rythmer les moments de l'histoire de notre planète.
Aujourd'hui, grâce aux réseaux sociaux, les victimes se font justice elles-mêmes. Et pour qu'une accusation ait un impact et fasse écho dans les médias ou sur les réseaux sociaux, l'accusation doit être suivie du suffixe -phobe. Homophobe, lesbophobe, transphobe, islamophobe, xénophobe... avec leurs dérivés, raciste, antisémite, misogyne, misandre...
Mais une question se pose...
Peut-on être coupable sans procès ni jugement ?
Il devient facile de se faire justice sans passer par la case tribunal et sans en référer aux lois démocratiques, qui n'ont plus grande valeur sur les réseaux de la haine.
Les nouvelles sorcières des temps modernes sont des "-phobes" laissés en liberté, qu'on aimerait faire disparaître.
Car qui dit "-phobe" dit "peur" et, pour un meilleur impact, la définition s'est élargie à "haine". Donc, par extension, une personne -phobique serait une personne habitée par la haine de son prochain. Si à l'époque on avait peur des "sorcières" qu'on faisait exécuter en raison du danger qu'elles faisaient naître dans les esprits fragiles, aujourd'hui, on estime que ces sorcières ont peur de leurs victimes qu'elles agressent.
Quand les victimes deviennent les accusées
N'avez-vous jamais constaté dans les fils d'actualités des différents médias que très souvent, les victimes deviennent les coupables ? Combien de femmes souhaitant dénoncer des abus sexuels se retrouvent sur le banc des accusées et traînées devant les tribunaux ? Combien de professeurs se retrouvent insultés, attaqués verbalement, physiquement - une pensée pour Samuel Paty - pour avoir suivi un programme éducatif imposé par l'Éducation nationale ? N'oublions pas les policiers qui mettent leur vie en danger et sont haïs, détestés par une frange incroyable de la population...
Quand ces personnes sont attaquées, bafouées, beaucoup disent "oui, c'est triste... mais il ou elle l'avait mérité parce que..."
On justifie la terreur. On justifie la haine. On justifie des menaces...
Les valeurs s'inversent. Les victimes se retrouvent agresseurs et agressées. Quelles que soient les raisons, la sorcière - ou plutôt le ou la -phobe - aurait toujours tort et devrait être écarté. Car qui dit -phobe, dit victime, et qui dit victime, dit coupable. Le -phobe serait de facto coupable, qu'on ait ou non prouvé sa culpabilité.
Que signifie réellement le terme « -phobe » ?
Le Larousse nous donne une définition de la -phobie :
- 1. Crainte angoissante et injustifiée d'une situation, d'un objet ou de l'accomplissement d'une action.
- 2. Aversion très vive pour quelqu'un ou peur instinctive de quelque chose : avoir la phobie de la foule.
Les -phobes ne sont pas uniquement des personnes qui ont peur. Comme expliqué plus haut, il serait question de haine, et pour asseoir cette définition stricte de la phobie envers les humains, les victimes ne font pas de procès devant des tribunaux (face auxquels certaines phobies comme les LGBTphobies, sont pourtant sévèrement punies par la loi). La loi punit toute discrimination. Il s'agit d'un délit dont la peine maximale est de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende. De plus, la « LGBTphobie » est une circonstance aggravante. Elle permet de faire condamner plus lourdement l'agresseur.
Si la justice n'intervient pas, les victimes appliquent leur justice sur les réseaux sociaux, le plus souvent sans passer par la case dépôt de plainte.
Tout le monde connaît une célébrité accusée d'avoir partagé des propos haineux, ayant subi des déferlements d'insultes, pour délit d'opinion.
Procès médiatiques et accusations publiques : exemples récents
Les procès en sorcellerie ont laissé place aux procès en phobie. En imposant le respect de certaines croyances face à la liberté d'expression dans les pays dits démocratiques, quiconque - n'étant pas effrayé par un procès en diffamation - peut aujourd'hui mener un procès public et lancer des appels à la diffamation à l'encontre d'une personne soupçonnée de partager une opinion divergente.
En ce sens, la liberté d'expression, qui couvre légalement le droit à la critique et au blasphème de n'importe quelle croyance, se tarit et s'effrite à vue d'oeil. Tant de gens n'osent plus parler. Tant de gens se censurent... D'ailleurs, vous censurez-vous ?
Je ne citerai que deux noms pour illustrer ce propos : Joanne K. Rowling et Mila. Deux générations, deux pays occidentaux, deux femmes qui ont divisé les opinions avec une rare violence.
- Joanne K. Rowling, accusée de transphobie pour ses prises de position sur le sexe et le genre, qui vont à l'encontre d'une partie des analyses sur l'identité de genre. L'autrice de la saga "Harry Potter" est régulièrement prise à partie et a été tenue à l'écart de certains événements liés à son propre univers.
- Mila, accusée d'islamophobie pour avoir critiqué une religion. Adolescente et lycéenne au moment des faits, ayant subi des appels au viol et au meurtre la visant elle et sa famille, la jeune femme a été placée sous protection policière et n'a pas pu poursuivre sa scolarité normalement.
Deux exemples, deux personnes qui n'ont pas bénéficié de la présomption d'innocence, deux femmes attaquées sur les réseaux sociaux et considérées comme coupables par différentes communautés, parfois jusqu'aux appels au meurtre, sans le moindre procès.
La -phobie comme arme sociale et politique
Quel meilleur moyen pour faire taire une personne que la taxer de "phobe" ?
Avoir recours à cet usage face à des interlocuteurs parfois agressifs sur les réseaux sociaux porte souvent ses fruits. L'attaque en -phobie ou en racisme est pratique puisque, non seulement elle agace l'interlocuteur, mais elle met fin au débat : par définition, la personne -phobique serait une personne souffrant d'une défaillance mentale. On ne discuterait donc pas avec elle.
En termes d'échange toxique, inciter son interlocuteur à se justifier, à se défendre, pour prouver qu'il n'est pas ce dont on l'accuse, est souvent peine perdue. Imaginez, en tant que gay, vous faire accuser d'homophobie... Même si vous répondez que vous êtes gay, ou lesbienne, cette réponse ne vous garantit pas de gagner le débat.
Chaque mot en -phobe peut devenir une arme, car il peut véhiculer une fausse accusation quand le terme est utilisé à mauvais escient, ce qui devient courant sur les réseaux de la haine.
Nous connaissons toutes des personnes arachnophobes, agoraphobes, claustrophobes... Nous savons que la -phobie peut créer des angoisses, un comportement déraisonné. Le -phobe, par peur incontrôlable, perdrait toute raison et ne parviendrait plus à fonctionner normalement.
Imaginez un seul instant que la société soit telle que décrite par certains discours : peuplée de personnes homophobes, lesbophobes, transphobes, cathophobes, islamophobes, xénophobes, grossophobes, racistes, qui, à la vue d'un individu LGBT+, racisé ou croyant, s'enfuiraient en courant, se mettraient à hurler, ou pire. Ce n'est évidemment pas le cas pour l'immense majorité des gens.
Nombre de ces alertes en -phobie relèvent de raccourcis érigés en combats qui ne font que dresser les individus les uns contre les autres. Elles peuvent être véhiculées dans le même objectif qu'au temps des Sorcières de Salem : créer la peur et diviser pour mieux régner.
Pour changer ces réflexes, il faut peut-être changer les mots. Quand des crimes sont commis à l'encontre des communautés minoritaires, il est souvent plus juste de parler d'intolérance, de cruauté, ou de crime de haine, plutôt que de phobie systématique. Le traitement médiatique d'un même fait divers varie d'ailleurs selon la ligne éditoriale, ce qui montre à quel point les mots orientent la lecture de l'actualité.
Pour en revenir aux -phobies, on ne s'attaque pas à une personne dont on ne partage pas les croyances, les valeurs ou les attirances comme on s'attaque à une araignée parce qu'elle nous effraie.
- Tuer un professeur est un crime de haine,
- frapper, violer une femme ou la tuer est un crime de haine,
- assassiner un prêtre dans une église est un crime de haine,
- attaquer une église ou une mosquée parce que des gens y prient est un crime de haine,
- attaquer ou insulter des gens parce qu'ils sont LGBTQ+ est un crime de haine.
Ne pas apprécier une communauté est une question de préférence, de choix, de valeurs. Ne pas vouloir se promener dans un quartier n'est pas de la "phobie". Préférer les femmes rondes aux femmes minces n'est pas de la haine des femmes minces. Si nous devons respecter les personnes qui portent certaines croyances, pourquoi les individus qui ne les partagent pas, pour des raisons qui leur sont personnelles, seraient-ils placés sur le banc des accusés ? Pourquoi une femme lesbienne qui n'a pas le désir de sortir avec une femme transgenre est-elle parfois accusée de transphobie ?
La réponse est peut-être simple : parce que l'on confond parfois haine et indifférence, et que l'indifférence est alors prise pour de la haine.
Au-delà des sentiments de haine qui s'élèvent parmi ces différences de croyances, faire naître la peur par la différence est une stratégie vieille comme le monde et permet souvent de détourner l'attention des vrais problèmes.
Sur les écrans que nous laissons entrer chez nous, nous regardons cette mécanique de la sorcellerie moderne... affrontements, intolérance, insultes, agressions, émeutes... voilà à quelle sauce sont parfois biberonnées les nouvelles générations : la défiance envers leur prochain, envers leurs professeurs, envers la police, envers les institutions supposées les accompagner ou les protéger.
Chaque jour, de nouvelles sorcières et de nouveaux sorciers sont désignés, et les communautés brandissent leur smartphone pour les accabler de messages de haine... Des emballements vite oubliés et remplacés par d'autres cibles.
Tout ça, parfois, pour nous détourner de la lente dégradation de nos systèmes d'éducation, de santé, d'énergie, d'alimentation, et surtout du défi écologique. L'attention se concentre sur l'ego qui, submergé par la colère, reste un consommateur docile.
Conclusion : pourquoi la société moderne recrée des sorcières
Notre civilisation perd parfois ses capacités de réflexion, d'analyse, de pensée critique et ne sait plus toujours nuancer. Elle exige de sortir d'un mode de pensée binaire, mais s'y perd elle-même en créant des microsociétés où s'affrontent les gens "biens" et les gens "pas biens", opposant ceux qui croient à ceux qui ne croient pas.
Nous confondons parfois jugement, méchanceté, manque d'éducation, différences culturelles et phobies. Le jugement fait partie de l'humain, qu'on l'accepte ou non. Tout le monde juge, c'est un fait. Même celles et ceux qui proclament ne jamais juger jugent en silence. "Ceci est beau, ceci est laid, ceci est bon, ceci est mauvais..."
Quels que soient les choix des uns et des autres, les jugements déferlent dès l'instant où l'on partage un avis : sur ses croyances, sur le fait de manger de la viande ou des légumes, de vouloir ou non des enfants, d'être patron ou au chômage, de refuser de se marier... Dès l'instant où votre opinion va à l'inverse des généralités, vous serez jugé, et vous deviendrez une sorcière ou un sorcier.
Sans nuance. Parce que les générations présentes et futures sont de plus en plus polarisées.
D'ailleurs, ce texte est lui-même un jugement. Vous êtes en train de le juger, de me juger. En bien ou en mal, peu importe. Si vous avez lu la totalité de cet article en réfléchissant à chaque point ou en vous agaçant, cela ne fait de vous rien de moins qu'une personne humaine avec ses sensibilités. Et vous avez le droit de juger, d'être sensible, en accord, partiellement d'accord ou totalement en désaccord avec ce texte...
Et la tolérance, c'est de pouvoir en discuter, sans heurt, pour tenter de se comprendre, d'analyser nos arguments, afin de réfléchir et peut-être de sortir de ce cercle de la défiance. Pourquoi existe-t-il ? Comment l'apaiser ?
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres réflexions dans nos billets d'humeur : le féminisme récupéré et marchandisé et les clichés tenaces sur les couples lesbiens.
Jugement, tolérance et responsabilité collective : questions finales
- Que pensez-vous de Galilée, condamné par l'Église comme hérétique parce qu'il disait que la Terre tournait autour du Soleil et non l'inverse ?
- Que pensez-vous de Jeanne d'Arc, brûlée vive après un procès en hérésie conduit par Pierre Cauchon, ancien recteur de l'université de Paris, alors qu'elle avait permis à Charles VII de devenir roi ?
- Qui sont les hérétiques des temps modernes ?
- Avez-vous déjà pris part à une dénonciation publique d'une personne qui ne pense pas comme vous ?
- Que pensez-vous de la jeune Mila, qui a reçu des dizaines de milliers de messages de haine pour avoir critiqué une religion ? A-t-elle mérité son sort ?
- Que pensez-vous des appels à faire taire Joanne K. Rowling pour ses opinions, quand d'autres, à l'opposé, veulent au contraire écarter ses livres ?
- Êtes-vous de celles et ceux qui acceptent certaines violences ou appels à la violence selon leurs croyances ?
- Êtes-vous de ceux qui exigent de brûler des livres, de déboulonner des statues, d'annuler des gens parce qu'ils sont blancs, mâles, cisgenres, hétéros, ou qu'ils mangent de la viande ?
- Pensez-vous qu'il soit nécessaire d'annuler les grands compositeurs russes comme Piotr Ilitch Tchaïkovski, Sergueï Rachmaninov ou Sergueï Prokofiev à cause de la guerre en Ukraine ?
- Soutenez-vous les appels à la haine parce que des gens vivent des réalités différentes des vôtres ?
- Êtes-vous pour la liberté d'expression totale, ou... pas vraiment ? Pas quand elle s'oppose à vos croyances, vos valeurs, votre morale, votre culture ?
- Combien de sorcières et de sorciers avez-vous moqués, condamnés, rabaissés en public ?
Et enfin : quel est votre réel degré de tolérance et de respect envers les opinions divergentes de votre prochain ?
Questions fréquentes sur les sorcières des temps modernes
Qu'est-ce qu'une « sorcière des temps modernes » ?
Une sorcière des temps modernes est une personne publiquement accusée, dénoncée ou condamnée sur les réseaux sociaux ou dans les médias sans procès judiciaire, souvent au nom de croyances idéologiques, morales ou identitaires.
La cancel culture est-elle une forme de chasse aux sorcières ?
La cancel culture reprend de nombreux mécanismes historiques des chasses aux sorcières : accusation publique, pression collective, absence de contradictoire et volonté d'exclure socialement une personne jugée fautive.
Peut-on accuser quelqu'un sans preuve sur les réseaux sociaux ?
Juridiquement, une accusation sans preuve peut relever de la diffamation. Socialement, les réseaux sociaux permettent pourtant des condamnations immédiates, sans enquête ni présomption d'innocence.
Quelle est la différence entre une phobie et un crime de haine ?
Une phobie désigne une peur irrationnelle. Un crime de haine est un acte violent ou discriminatoire motivé par l'hostilité envers un groupe. Confondre les deux peut conduire à des accusations abusives.
Pourquoi les accusations en -phobie sont-elles devenues si courantes ?
Les accusations en -phobie sont devenues des outils puissants car elles délégitiment immédiatement l'adversaire, ferment le débat et mobilisent des soutiens émotionnels forts sur les réseaux sociaux.
Les femmes sont-elles plus souvent ciblées par ces procès publics ?
Historiquement comme aujourd'hui, les femmes visibles, indépendantes ou dissidentes sont fréquemment exposées aux accusations morales et aux campagnes de dénigrement public.
Peut-on critiquer une idéologie sans être haineux ?
Oui. La critique d'idées, de croyances ou d'idéologies relève de la liberté d'expression et ne constitue pas en soi un acte de haine envers les personnes.
Comment éviter les dérives des accusations publiques ?
En privilégiant les faits, la justice, le contradictoire et la nuance, plutôt que les jugements émotionnels et les condamnations collectives sur les réseaux sociaux.
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