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"La servante écarlate", du livre à la série...

Arts et Culture
(Temps de lecture: 8 - 15 minutes)

La Servante écarlate : affiche de la série The Handmaid's Tale adaptée du roman de Margaret Atwood

C'est à retardement que je découvre une pépite que je dois partager avec vous. Vous en avez sans doute entendu parler : la série "The Handmaid's Tale", connue en France sous le titre La Servante écarlate, adaptée du roman de Margaret Atwood.

Je vous parle ici strictement de la série, du livre et des personnages. Les intrigues et les thèmes féministes qui nous concernent, notamment autour des deux personnages lesbiens qui tiennent une place importante tout au long de l'histoire, feront l'objet d'un autre billet.

La Servante écarlate, en bref. The Handmaid's Tale adapte le roman dystopique de Margaret Atwood paru en 1985. La série suit Defred, servante réduite à sa fonction reproductive dans la théocratie de Gilead. Diffusée de 2017 à 2025 sur six saisons, elle transpose le livre en lui ajoutant flashbacks, personnages et une portée visuelle saisissante.

📺 La fiche

Titre original : The Handmaid's Tale
D'après : le roman de Margaret Atwood (1985)
Créateur de la série : Bruce Miller
Avec : Elisabeth Moss, Yvonne Strahovski, Ann Dowd, Alexis Bledel, Samira Wiley
Format : 6 saisons (2017-2025)
Genre : dystopie, drame féministe

The Handmaid's Tale est-il inspiré de faits réels ?

Oui, en partie. En écrivant le roman à Berlin en 1984, Margaret Atwood s'est fixé une règle : n'y inclure que des choses déjà arrivées à des femmes quelque part dans le monde. Gilead puise dans les puritains du XVIIe siècle, les politiques natalistes de la Roumanie de Ceausescu et d'autres régimes réels.

Sommaire

Le livre derrière la série

Impossible de parler de la série sans évoquer le livre dystopique qui l'a inspirée. "La Servante écarlate" est une dystopie qui tient aussi du roman d'anticipation, tant les sujets qu'elle traite restent d'actualité dans les nombreux pays qui bafouent les droits des femmes ou les droits humains.

L'œuvre de Margaret Atwood, publiée en 1985, imagine une Amérique où des fondamentalistes chrétiens ont organisé un coup d'État à la suite de l'effondrement de la natalité, obligeant les femmes fertiles à porter des enfants pour des hommes puissants et leurs épouses. Lors de la marche des femmes sur Washington, des pancartes proclamaient "Make Margaret Atwood Fiction Again". Au Texas, des manifestantes se sont déguisées en servantes pour protester contre des projets de loi restreignant le droit à l'avortement.

Manifestantes déguisées en servantes écarlates pour défendre le droit à l'avortement

Bien que le livre soit souvent lu comme un avertissement sur le futur, il est ancré dans le réalisme historique. Lorsqu'elle l'a écrit à Berlin en 1984, Atwood a décidé de n'y mettre rien qui ne soit déjà arrivé à des femmes quelque part dans le monde. "Handmaid's Tale n'est pas une fantaisie", a-t-elle dit. "C'est un livre qui s'inspire de la réalité". Le roman trouve ses origines chez les puritains du XVIIe siècle installés en Amérique, dans l'Afghanistan contemporain, et en Roumanie, confrontée à une chute vertigineuse de la natalité dans les années 1960. Que tant de femmes y soient sensibles aujourd'hui dit la conscience aiguë que la volonté de contrôler le corps et le système reproductif des femmes est aussi vieille que l'histoire.

📚 À lire aussi : notre sélection des meilleurs romans lesbiens incontournables, pour prolonger la lecture au-delà de Gilead.

Du livre à la série

Il s'agit d'une série au véritable souffle visuel. Dès le premier épisode, on est saisi par la palette de couleurs qui installe une ambiance sombre et réaliste. Le créateur Bruce Miller et la directrice de la photographie Reed Morano ont façonné un monde dont l'esthétique et les règles sont enracinées dans la féminité. On pourrait la ranger parmi les fictions d'horreur féministe, mais aucun genre ne lui convient tout à fait, pas même la dystopie au vu de la portée actuelle de ses thèmes.

Même si la série se veut féministe, on réalise vite que les oppresseurs les plus cruels y sont des femmes qui en soumettent d'autres pour préserver un semblant de pouvoir. La façon dont La Servante écarlate explore cette dynamique, tout en élargissant le monde du livre, révèle à quel point la télévision peut être visionnaire lorsqu'elle s'immerge dans les expériences des femmes. Elle prend place dans la rubrique arts et culture lesbienne aux côtés d'autres fictions portées par des femmes, de Killing Eve à De celles qui osent.

L'un de ses partis pris les plus forts : comme le livre, ses premiers épisodes sont vécus du seul point de vue de Defred (interprétée avec brio par l'actrice de Mad Men, Elisabeth Moss). Les informations arrivent par fragments, créant une confusion oppressante, suivie de l'horreur rampante de la compréhension. Dès la première page du roman, Defred décrit l'obligation de dormir avec d'autres femmes dans un gymnase, allongées sur des lits de camp, endoctrinées par des "tantes" portant des aiguillons à bétail, isolées des hommes.

Une intrigue qui se dévoile lentement

Une crise de fertilité, provoquée par la dégradation de l'environnement et des maladies résistantes aux antibiotiques, a conduit au remplacement de la démocratie américaine par un régime théocratique répressif : la République de Gilead. Les femmes divorcées, les homosexuelles et les femmes âgées sont exilées vers les "colonies", terrains vagues rongés par les radiations qui entraînent une mort lente et certaine.

Seules les femmes encore fertiles deviennent des "servantes", chargées de porter les enfants des hommes riches et puissants, pour eux et leurs épouses stériles.

Comme dans tout régime théocratique, les textes sacrés sont détournés ; l'arrangement se trouve dans la Genèse 30 :

Rachel voit qu'elle ne peut pas donner d'enfant à Jacob. Alors, elle devient jalouse de sa sœur. Elle dit à Jacob : « Donne-moi des enfants ou je meurs ! » Jacob se met en colère contre elle et il dit : « Est-ce que je suis à la place de Dieu, moi ? C'est lui qui t'empêche d'en avoir ! » Rachel répond : « Prends ma servante Bila. Unis-toi à elle pour qu'elle ait des enfants. Je les adopterai. Alors, par elle, j'aurai des enfants, moi aussi. » Rachel donne sa servante pour femme à Jacob. Jacob s'unit à elle. Bila devient enceinte et elle donne un fils à Jacob.

The Handmaid's Tale paraît en 1985, alors que la droite chrétienne et conservatrice a le vent en poupe après la réélection de Ronald Reagan. La même année, Mary Pride publie The Way Home : Beyond Feminism Back to Reality. Chrétienne évangélique et figure du mouvement Quiverfull, elle y explique comment l'adoption d'un mode de vie patriarcal biblique lui a apporté épanouissement. "La procréation résume toutes nos fonctions biologiques et domestiques", écrit-elle. "Dieu a voulu que les femmes passent leur vie au service des autres." Son éthos tient dans une formule, attaque directe au féminisme de la deuxième vague : "Mon corps ne m'appartient pas." On croit rêver. Cette bataille autour du corps des femmes traverse aussi la littérature lesbienne et le féminisme.

Une construction sociale fondée sur la foi

Gilead est donc une société bâtie sur une rhétorique chrétienne de droite, qui a obtenu exactement ce qu'elle voulait grâce à une crise permettant aux fondamentalistes de présenter l'infertilité comme un fléau divin. Defred, comme toutes les servantes, est violée une fois par mois par le commandant Fred Waterford, la tête posée sur les genoux de Serena Joy, son épouse, ancienne télévangéliste. Les servantes, dit Defred, sont "des utérus à deux jambes, c'est tout : des vaisseaux sacrés, des calices ambulatoires". Des femmes réduites à leur capacité reproductive, enrôlées dans la servitude sexuelle.

Un premier film resté dans l'ombre

The Handmaid's Tale est un classique du XXe siècle. Mais son contenu était trop provocant pour qu'Hollywood ose s'en emparer, du moins pas avant plus de vingt-cinq ans.

À la fin des années 1980, le dramaturge Harold Pinter écrit le scénario d'une adaptation à laquelle peu d'actrices veulent participer et dans laquelle peu de studios veulent investir. L'Allemand Volker Schlöndorff finit par s'engager, avec la Britannique Natasha Richardson dans le rôle de Defred. Le film, sorti en 1990, est un échec, mais un échec fascinant.

Une série renversante

La richesse de la série tient à la juxtaposition d'un langage dépouillé et d'images picturales. Bruce Miller et le producteur Warren Littlefield ont rencontré plusieurs réalisateurs, mais c'est Reed Morano, directrice de la photographie ayant travaillé sur Lemonade de Beyoncé et la série Vinyl de HBO, qui les a le plus impressionnés. Avec peu d'expérience de réalisation, elle leur a présenté un lookbook de 60 pages capturant exactement le ton recherché.

Defred interprétée par Elisabeth Moss dans la série La Servante écarlate

Les scènes antérieures à Gilead, vécues en flashbacks, se déroulent dans une Amérique contemporaine reconnaissable, avec smartphones, chauffeurs Uber et loisirs sportifs. De quoi rendre le contraste avec Gilead plus frappant. L'esthétique est mi-Kubrick, mi-Vermeer : plans larges, scènes agencées avec une précision de peintre, notamment sur la lumière (certains murs auraient été repeints quatre fois pour obtenir le bon contraste avec les costumes). Cette ambition visuelle la rapproche des plus grands titres de notre sélection des films les plus féministes.

Cette précision visuelle découle d'une lecture de Gilead comme lieu artificiel. "Le monde de Gilead est organisé", explique Bruce Miller. "C'est intentionnel. Les gens ont fait de ce monde ce qu'il est." Cela affecte tout, de la palette (les épouses portent du vert dans la série, et non le bleu du roman) aux accessoires : les voitures sont hybrides, l'un des principes de Gilead étant de réduire la pollution par un retour à un mode de vie plus simple.

L'adaptation conserve, de façon cruciale, le monologue intérieur de Defred. Elisabeth Moss la joue comme une présence hypnotique, filmée en gros plans si intenses que la caméra lui aurait cogné la tête plusieurs fois. L'actrice a ancré son jeu dans le roman : "Le livre lui-même est tout ce dont vous avez besoin, tout est là", a-t-elle dit.

La série accorde aussi une attention particulière à son antagoniste. Le roman d'Atwood est rempli de doubles. "Offred" signifie "de Fred", mais évoque aussi "offert", comme un sacrifice. La force d'opposition de Defred dans la maison du commandant Waterford est Serena Joy (Yvonne Strahovski), bien que les deux femmes soient étrangement unies dans leur quête d'un enfant pour les Waterford.

Serena Joy est peut-être le personnage le plus marquant après Defred. Chanteuse renommée et militante chrétienne, elle est détruite par le message même qu'elle prêchait autrefois : telle est prise qui croyait prendre. Defred se souvient que "ses discours portaient sur le caractère sacré du foyer, sur le fait que les femmes devaient rester à la maison".

Dans le roman, Serena a dépassé l'âge de procréer ; dans le film de 1990, Faye Dunaway l'incarne avec ennui et dédain. Le grand changement de la série est de la rajeunir, plus proche de l'âge de Defred, et de lui en faire vouloir davantage.

Comme dans le livre, les figures les plus mémorables sont des femmes : l'énigmatique Serena de Yvonne Strahovski, la vicieuse tante Lydia d'Ann Dowd. Tout de brun vêtue, traquant les servantes, tante Lydia a le zèle d'une vraie croyante. Sa foi en Gilead n'a d'égal que sa capacité à infliger des violences. Selon Bruce Miller, Ann Dowd et lui ont voulu un personnage convaincu de bien faire : "Lui donner une motivation à laquelle nous pouvons tous nous identifier ne fait que la rendre plus glaçante."

La complicité de nombreuses femmes aisées dans la tyrannie de Gilead aiguise l'actualité de l'œuvre. Mais en faire des co-gardiennes, dit Atwood, était une autre façon de remixer l'histoire : "Ce sont les rôles que les femmes ont toujours joués." Pour bâtir Gilead, la chose la plus intuitive serait d'enrôler des femmes dans le maintien de l'ordre, en leur offrant un pouvoir limité sur les autres. "Il y a toujours des preneuses pour cela."

Defred et Serena, deux faces d'une même pièce

La relation entre Defred et Serena est renforcée à l'écran, au point de devenir la plus intrigante de la série. Le ressentiment de Serena envers cette femme plus jeune dans sa maison vire à la haine, mais ses instincts maternels frustrés la poussent à un infantilisme condescendant : elle félicite Defred quand elle est une "bonne fille" et lui distribue des biscuits comme des friandises.

Defred, elle, oscille entre l'antipathie pour celle qui l'enferme et une sympathie réticente. Lors d'une scène du deuxième épisode, "j'ai eu ce profond sentiment, en tant que Defred, d'empathie pour elle", confie Elisabeth Moss. "Dans un autre monde, elles auraient pu être amies. Le plus intéressant à explorer, c'était la façon dont elles sont les deux faces d'une même pièce."

Ensemble, les deux actrices exploitent finement la dynamique de genre du roman. La relation Serena-Defred éclaire aussi la question de la féminité contemporaine, avec ses enjeux d'intersectionnalité et de féminisme blanc. "Dans quel univers n'y a-t-il pas eu de divisions de classe entre les femmes ?" demande Atwood. "Elles ont existé dans toutes les sociétés."

💬 Pour celles qui veulent creuser l'angle qui nous tient à cœur, lire The Handmaid's Tale et ses personnages lesbiens : Emily (Alexis Bledel) et Moira (Samira Wiley) y occupent une place décisive.

Il y a une raison à la quasi-absence de technologie à Gilead : le régime dépend de la confusion. Si les servantes, ou même les épouses, avaient accès à l'information, le système se déstabiliserait. Une théocratie pareille pourrait-elle s'élever dans un monde de réseaux sociaux et d'organisation en ligne ? Que tant de personnes regardent cette série ne prouve-t-il pas que les femmes sont plus conscientes qu'il y a trente ans de la privation de leurs droits ?

Comme toute œuvre dystopique, The Handmaid's Tale fonctionne en allégorie. Gilead se fonde sur des parallèles contemporains - changement climatique, maladies, peur du terrorisme - mais le livre est surtout une analyse de l'histoire. "Quand j'ai vu l'imagerie de la sorcière appliquée à Hillary Clinton, je me suis dit que nous étions encore au XVIIe siècle", dit Atwood.

L'intemporalité de cette histoire est la preuve tangible de la persistance de l'hostilité envers les femmes. Gilead est un monde hors du temps, capable de refléter chaque société qui le rencontre. Le film de 1990 fut accueilli par des critiques (surtout masculines) qui y voyaient de l'hystérie ; la série, elle, a reçu des éloges enthousiastes. Le livre d'Atwood était prémonitoire, non parce qu'il prédisait l'Amérique de demain, mais parce qu'il anticipait ce que ses futurs lecteurs pourraient, des décennies plus tard, encore y apprendre.

Livre, série, suite : comment s'y retrouver ?

Pour situer chaque œuvre de l'univers de Gilead, ce repère rapide :

Œuvre Année Ce qu'il faut savoir
Roman La Servante écarlate 1985 Le texte fondateur de Margaret Atwood, raconté par Defred.
Film de Volker Schlöndorff 1990 Première adaptation, avec Natasha Richardson. Mal reçue.
Série The Handmaid's Tale 2017-2025 Six saisons portées par Elisabeth Moss, créées par Bruce Miller.
Roman Les Testaments 2019 La suite signée Atwood, lauréate du Booker Prize, située des années plus tard.
Série The Testaments 2026 L'adaptation de la suite, qui prolonge l'univers de Gilead.

🎬 Pour aller plus loin dans l'univers : la date de sortie de la saison 6 en France et notre présentation de The Testaments, la suite avec Agnès et Daisy.

💡 Le saviez-vous ? La couleur des costumes traduit la hiérarchie de Gilead : rouge pour les servantes, vert pour les épouses, brun pour les tantes. Dans le roman, les épouses portaient du bleu ; la série a choisi le vert pour mieux distinguer les castes à l'écran.

Questions fréquentes sur La Servante écarlate

Qui a écrit La Servante écarlate ?

La Servante écarlate est un roman de l'autrice canadienne Margaret Atwood, publié en 1985. Atwood a écrit la suite, Les Testaments, parue en 2019 et récompensée par le Booker Prize. La série télévisée en est l'adaptation, créée par Bruce Miller.

Quelle est la différence entre le livre et la série ?

Le roman de 1985 se limite au point de vue de Defred et à une intrigue resserrée. La série développe les personnages secondaires, multiplie les flashbacks dans l'Amérique d'avant Gilead et prolonge l'histoire bien au-delà du livre, sur six saisons.

Y a-t-il des personnages lesbiens dans La Servante écarlate ?

Oui. Emily (Alexis Bledel), qualifiée de "traîtresse au genre" par le régime, et Moira (Samira Wiley) sont deux personnages lesbiens centraux. Leur traitement est détaillé dans notre article dédié aux personnages lesbiens de la série.

Combien de saisons compte la série ?

La série The Handmaid's Tale compte six saisons, diffusées de 2017 à 2025. Elle s'est achevée après avoir largement dépassé l'intrigue du roman d'origine.

Où regarder La Servante écarlate en France ?

La série a été diffusée en France sur des plateformes de streaming. Les disponibilités évoluant régulièrement, vérifiez le catalogue de votre service de streaming pour confirmer la présence des six saisons.

Y a-t-il une suite à La Servante écarlate ?

Oui. The Testaments, adaptation du roman Les Testaments d'Atwood, prolonge l'univers de Gilead plusieurs années après les événements de la série. Elle suit une nouvelle génération et a été lancée en 2026.

La bande annonce

Sources


Article mis à jour le 15 juin 2026
LM
Article signé
La rédaction de Lesbia Mag
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