| Anaïs Dujardin | Arts et Culture

« Le Sommeil » tableau lesbien de Gustave Courbet

(Temps de lecture: 4 - 7 minutes)
Gustave Courbet - Le Sommeil (1866), Paris, Petit Palais
Gustave Courbet - Le Sommeil (1866), Paris, Petit Palais

Peinture et lesbianisme. Un couple très productif ! Avec l’aide d’un ami j’ai donc décidé d’explorer de temps en temps l’art lesbien. Ce sont en effet des dizaines, pour ne pas dire des centaines d’œuvres qui ont utilisé ce thème sur les trois derniers siècles. En faire un catalogue relèverait de la gageure. Cependant, nous vous proposons de nous arrêter régulièrement sur une œuvre particulière.

Aujourd’hui, nous avons choisi une des plus connues et une des plus fortes : « Le Sommeil » de Gustave Courbet. Le tableau est également intitulé « Les Deux Amies », « Les Dormeuses » ou « Paresse et luxure ».

Sommaire

L’origine de l’œuvre

En 1856 l’empire ottoman (aujourd’hui, la Turquie) nomme comme ambassadeur auprès de Napoléon III, Khalil Chérif Pacha appelé également Khalil-Bey. Celui-ci a de sérieuses qualités diplomatiques, car il a été le négociateur « clé » du traité de Paris qui mit fin à la guerre de Crimée en 1856 (déjà !). En 1865 Khalil-Bey se retire de la vie publique pour profiter de son immense fortune et vivre à Paris.

Il collectionne les maîtresses, dont la célèbre Cora Pearl qu’il partage avec des membres de la famille impériale, mais beaucoup d’autres, quelquefois éphémères. C’est également un collectionneur d’art incontournable, en particulier dans le domaine de l’érotisme.

En 1865 il commande au peintre du courant « réaliste », Gustave Courbet (1819 – 1877) une œuvre sulfureuse, très sulfureuse, même. Il ne s’agit rien de moins que de la représentation en grandeur réelle et très réaliste d’une vulve ! La fiche de ce tableau est disponible à l’adresse suivante (attention, il s’agit d’une image sexuellement crue) : https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/lorigine-du-monde-69330 Un an plus tard le même Khalil-Bey passe une nouvelle commande à Gustave Courbet. Il s’agit de lui peindre en grandeur nature un couple de lesbiennes. Les dimensions sont donc impressionnantes (200 x 135 cm).

Un érotisme piquant

Certains tableaux de nus sont parfois très sensuels. Le Sommeil, se révèle être voluptueusement érotique. Il n’est pas équivoque que les deux femmes représentées, dorment après un rapport sexuel. Elles sont étroitement enlacées, complètement découvertes. Leurs sexes sont cachés, mais pas leurs poitrines. La femme rousse, appuyant sa tête sur le sein de sa compagne brune offre également un aspect très évocateur. Et puis, il y a tous ces petits détails. Les bijoux épars sur le lit, la robe avachie à côté de celui-ci, suggèrent que la nuit a dû être torride et frénétique.

Personnellement je suis très sensible à cet instantané de la vie. J’ai toujours l’impression que les deux amantes vont se réveiller et pousser des hauts cris parce qu’on les observe…

Les modèles

En ce qui concerne la femme rousse, il n’y a aucune ambiguïté : il s’agit de Joanna Hifferman, peintre et dessinatrice britannique d’origine irlandaise qui a été le modèle fétiche de Gustave Courbet, mais également du peintre américain James Whistler dont elle fut la maîtresse. Au moment de la réalisation du Sommeil, il y aurait eu cependant une idylle entre Courbet et son modèle.

Gustave Courbet - Jo, la belle Irlandaise (collection privée)
Gustave Courbet - Jo, la belle Irlandaise (collection privée)

Pour la femme brune, cela est resté un mystère pendant très longtemps. Il nous faut revenir à L’Origine du monde pour le lever. Une des questions qui a agité pendant des années le monde de l’art était : à qui appartenait la vulve représentée dans le tableau ? Plusieurs hypothèses ont été avancées par les critiques d’art. La première, et la plus répandue était celle d’une prostituée choisie par hasard par Gustave Courbet. Une autre, non dénuée de sens, trouvait l’origine de ce sexe dans une photo du très célèbre photographe Auguste Belloc (1800 – 1867) dont une grande partie de l’œuvre était constituée de clichés érotiques, beaucoup de nus, mais également de détails anatomiques frisant parfois l’obscénité. Une troisième version attribuait cette anatomie à Joanna.

Il faudra attendre 2018, et presque un hasard pour découvrir la clé de l’énigme. Le critique littéraire Claude Schopp, grand spécialiste d’Alexandre Dumas fils retrouve l’original d’une lettre que cet écrivain avait envoyée à George Sand. L’objet de cette missive était « d’éreinter » Courbet à qui il reprochait violemment son engagement pour la Commune de Paris en 1871. Jusqu’alors, il n’existait qu’une version copiée : « On ne peint pas de son pinceau le plus délicat et le plus sonore l’interview de Mlle Queniault [sic] de l’Opéra ».

Claude Schopp dans l’original découvre le texte suivant : « On ne peint pas de son pinceau le plus délicat et le plus sonore l’intérieur de Mlle Queniault de l’Opéra ». Et là, tout s’éclaire. Alors que le mot « interview » ne voulait rien dire, sans doute suite à une erreur du copiste, cette fois « intérieur » est tout à fait compréhensible et un bel euphémisme pour « intimité ». Les pièces du puzzle se mettent d’autant plus en place que mademoiselle Quéniaux à qui fait allusion Alexandre Dumas fils, est une des maîtresses de Khalil-Bay. Il s’agit d’une ancienne danseuse de l’Opéra de Paris à la carrière un peu terne qui s’est reconvertie en « belle horizontale » ou « demi-mondaine ». Parmi ses amants, le plus célèbre d’entre eux étant Daniel François Esprit Auber, le célèbre compositeur, bien qu’il fût à l’époque octogénaire, mais encore vert et surtout très riche. Elle partage alors sa « générosité » avec trois autres de ses collègues de l’Opéra. La vulve triomphante peinte par Courbet était donc la sienne. En outre, même si c’est un détail légèrement scabreux, la couleur du système pileux s’accorde mieux à la brune Constance qu’à la rousse Joanna.

Donc, on peut s’accorder sur le fait que la femme brune du Sommeil est bien Constance Quéniaux. Cela d’autant plus qu’en comparant le visage du tableau et celui de la photographie de l’ancienne danseuse, la ressemblance est évidente.

Mais, histoire ne s’arrête pas là, car Claude Schopp en réalisant une petite biographie de celle-ci a découvert que malgré ses nombreux « rémunérateurs », dans sa vie « privée » elle devait sans doute être… lesbienne ! Elle aurait eu une liaison assez longue avec Édile Riquier de la Comédie française.

La chute d’un nabab

Un peu avant la chute du Second Empire, Khalil-Bey finit de dilapider sa fortune au jeu. Il est contraint de vendre sa collection de tableaux.

L’Origine connaît un parcours assez chaotique. Khalil-Bey le garde malgré sa ruine. Le tableau revient à Paris, où jusqu’à la première guerre mondiale il passe dans les mains de plusieurs marchands d’art. On perd sa trace complètement jusqu’en 1946, et on sait qu’il est finalement acheté par le célèbre psychanalyste Jacques Lacan. Il restera sa propriété jusqu’à sa mort, date à laquelle il est remis en « dation » (possibilité de s’acquitter des droits de succession par un paiement par remise d’œuvres d’art) par ses ayant-droit. Il est exposé au musée d’Orsay à partir de 1995 et sa présence dans celui-ci fait toujours l’objet de vives polémiques par les associations familiales « bien-pensantes ».

Pour Le Sommeil, c’est plus simple. Il est acheté à l’ancien diplomate ottoman par Jean-Baptiste Faure, chanteur de l’Opéra de Paris, puis plus tard par un chirurgien suisse. En 1953 le tableau est racheté par le Petit Palais, le musée d’art de la Ville de Paris, où j’ai eu la chance de le voir « en vrai » il y a trois ans.

Un grand merci à toutes mes lectrices pour leur attention, mais également à Sébastien dont l’aide me fut précieuse pour rédiger cet article.

Bibliographie

  • « L’origine du monde » – Vie du modèle, Claude Schopp, édition Phébus.

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Anaïs Dujardin

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