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Le chef d'orchestre Marin Alsop dénonce les stéréotypes lesbiens du film "Tár"

Arts et Culture
(Temps de lecture: 6 - 11 minutes)

Marin Alsop dénonce le film Tár : Cate Blanchett incarne la cheffe d'orchestre lesbienne Lydia Tár aux côtés de Nina Hoss

La cheffe d'orchestre Marin Alsop a critiqué le film Tár, affirmant qu'il l'avait offensée "en tant que femme, en tant que cheffe d'orchestre, en tant que lesbienne". Une sortie rare de la part d'une musicienne longtemps citée comme l'une des inspirations possibles du personnage.

Dans ce drame de Todd Field sorti en 2022, Cate Blanchett incarne Lydia Tár, cheffe d'orchestre lesbienne au sommet de son art, accusée d'avoir abusé de jeunes femmes sous son autorité. Une performance saluée, mais une représentation qui, pour Marin Alsop, trahit les femmes qu'elle prétend mettre en lumière.

🎬 Film : Tár (2022)
🎬 Réalisation : Todd Field
👥 Rôle principal : Cate Blanchett (Lydia Tár), avec Nina Hoss
📺 Sujet : abus de pouvoir d'une cheffe d'orchestre lesbienne
💬 La polémique : Marin Alsop juge le film "anti-femme"

Pourquoi Marin Alsop a-t-elle critiqué le film Tár ?
Marin Alsop, première femme à diriger un grand orchestre américain, reproche à Tár de prendre une femme cheffe d'orchestre lesbienne pour en faire une abuseuse, alors que les véritables scandales de ce type concernent des hommes. Elle y voit une représentation "anti-femme" qui recycle le cliché de la lesbienne prédatrice.

Sommaire

La cheffe d'orchestre que le film Tár n'a pas pu ignorer

Dans le premier acte du film, Lydia Tár est interviewée par l'écrivain Adam Gopnik, du New Yorker. Elle cite nommément Marin Alsop :

"Pour ce qui est de la question des préjugés sexistes, je n'ai pas à me plaindre. Pas plus d'ailleurs que Nathalie Stutzmann, Laurence Equilbey, Marin Alsop ou JoAnn Falletta. Il y a eu tellement de femmes incroyables qui nous ont précédées, des femmes qui ont fait le vrai travail."

Nombreux sont ceux qui ont repéré des parallèles entre Marin Alsop et Lydia Tár : toutes deux sont des protégées de Leonard Bernstein, toutes deux sont lesbiennes, toutes deux mariées à des musiciennes d'orchestre, et toutes deux ont compté, pour leur époque, parmi les seules femmes à diriger un grand orchestre.

Les similitudes ne s'arrêtent pas là. Marin Alsop et sa partenaire, la corniste Kristen Jurkscheit, sont ensemble depuis plus de trente ans. Marin Alsop a été interpellée lorsqu'elle a dirigé le Colorado Symphony alors que sa compagne en était membre. Elle a répondu en rappelant que cette relation précédait sa nomination et n'avait aucune incidence sur son travail.

Cate Blanchett, Lydia Tár et la course aux Oscars

Pour son interprétation de Lydia Tár, Cate Blanchett a raflé la plupart des récompenses de la saison : Coupe Volpi à la Mostra de Venise, Golden Globe et BAFTA de la meilleure actrice. Aux Oscars 2023, en revanche, elle était nommée mais ne l'a pas emporté : la statuette est revenue à Michelle Yeoh pour Everything Everywhere All at Once, première actrice asiatique sacrée dans cette catégorie. Cate Blanchett, déjà deux fois oscarisée pour Aviator et Blue Jasmine, n'a donc pas décroché de troisième trophée avec Tár.

Ce parcours aux récompenses a donné au film une visibilité considérable, et c'est précisément cette exposition qui inquiète Marin Alsop : plus le film rayonne, plus son portrait d'une dirigeante lesbienne toxique s'installe comme référence.

Notre rédaction a consacré une lecture approfondie aux ressorts psychologiques et sociologiques du film. Pour aller plus loin, lisez notre analyse comparative de Tár et Neneh Superstar, qui prolonge le débat ouvert ici par Marin Alsop.

"J'étais offensée en tant que lesbienne" : les mots de Marin Alsop

C'est peut-être à cause de ces ressemblances que Marin Alsop a réagi si vivement. Les parallèles avec Lydia Tár sont si nets que les accusations d'abus portées contre le personnage risquent, par ricochet, de teinter sa propre image publique.

"J'en ai entendu parler pour la première fois à la fin du mois d'août et j'ai été choquée que ce soit seulement à ce moment-là. Tant d'aspects superficiels de Tár semblaient correspondre à ma vie. Mais une fois que je l'ai vu, je n'étais plus seulement concernée, j'étais offensée. Offensée en tant que femme, en tant que cheffe d'orchestre, en tant que lesbienne", a déclaré Marin Alsop au Sunday Times.

Au-delà de la blessure personnelle, c'est la mécanique du film qu'elle conteste. Pour Marin Alsop, offrir à une femme un rôle de pouvoir uniquement pour la montrer en abuseuse revient à saboter ce que cette représentation aurait pu apporter.

Le trope de la lesbienne prédatrice, un cliché tenace

Marin Alsop est particulièrement gênée par le ressort de la "lesbienne prédatrice". Des projets comme Tár pourraient représenter des lesbiennes puissantes de façon juste ; trop souvent, ils utilisent cette plateforme pour dépeindre les femmes comme de mauvaises dirigeantes et les lesbiennes comme des déviantes sans éthique.

"Avoir l'occasion de représenter une femme dans ce rôle et d'en faire une abuseuse, pour moi, c'était déchirant", a-t-elle poursuivi. "Toutes les femmes et toutes les féministes devraient être dérangées par ce genre de représentation, car il ne s'agit pas vraiment de femmes cheffes d'orchestre. Il s'agit des femmes en tant que dirigeantes dans notre société. Les gens demandent : peut-on leur faire confiance ? Ce sont les mêmes questions qu'il s'agisse d'une PDG, d'une entraîneuse ou d'une cheffe de la police."

La surreprésentation des "lesbiennes prédatrices" à l'écran ne reflète aucune réalité statistique. Le personnage d'Eva Green s'obsède pour son élève, jusqu'au viol, dans Cracks (2009). Celui de Billie Piper couche avec une lycéenne dans True Love (épisode 3, 2012). La série Wentworth (2013-2021) aligne pour sa part plusieurs figures du genre, de Joan Ferguson à Frankie Doyle.

Wentworth montre toutefois aussi comment dénouer une relation qui pourrait basculer : malgré leurs erreurs, Frankie Doyle et Bridget Westfall, la psychologue de la prison, finissent par quitter l'établissement pour vivre leur histoire sans rapport de pouvoir. Ce n'est qu'alors que leur relation devient saine et égale.

Quand les femmes de pouvoir n'ont droit qu'à deux rôles

Selon Marin Alsop, les femmes se voient confier des rôles de direction au cinéma et à la télévision surtout pour "prouver" qu'elles seraient aussi nuisibles que les hommes une fois au pouvoir, ou bien "trop hystériques" pour l'assumer. Les portraits positifs de dirigeantes, et plus encore de dirigeantes lesbiennes, qui n'abusent pas de leurs subordonnées et ne s'effondrent pas, restent rares.

"Il y a tellement d'hommes, réels et documentés, dont ce film aurait pu s'inspirer. Au lieu de cela, il met une femme dans ce rôle et lui donne tous les attributs de ces hommes", a déclaré Marin Alsop. "C'est anti-femme. Supposer que les femmes vont soit se comporter exactement comme les hommes, soit devenir hystériques, folles, démentes, c'est perpétuer quelque chose que nous avons déjà vu tant de fois au cinéma."

Face à la polémique, Cate Blanchett a répondu, sur la BBC Radio 4, avoir le plus grand respect pour Marin Alsop, tout en défendant le film comme "une méditation sur le pouvoir, et le pouvoir n'a pas de genre".

Le débat sur la représentation des lesbiennes à l'écran traverse tout le cinéma WLW. Des contre-exemples lumineux existent : la romance de Carol, portée elle aussi par Cate Blanchett, ou l'ambiguïté magnétique de Killing Eve, montrent qu'un personnage complexe n'est pas forcément un personnage diabolisé.

Pouvoir, désir et responsabilité

Reste une question que le film soulève sans la trancher : où passe la limite ? Des adultes peuvent tomber amoureux, d'autant plus lorsqu'ils partagent une passion comme la musique. Mais dès qu'existe un déséquilibre de pouvoir, entre une cheffe et son élève par exemple, la responsabilité impose de quitter ce rapport hiérarchique avant toute relation intime. Aimer quelqu'un, c'est aussi le respecter, et refuser de se servir de son autorité.

C'est cette nuance que Marin Alsop reproche au film d'écraser : en faisant de l'abus le cœur du personnage, Tár prive le public d'une réflexion sur la frontière entre désir et emprise, au profit d'un portrait à charge.

Tár en bref

Élément Détail
Titre Tár
Sortie 2022
Réalisation Todd Field
Rôle-titre Cate Blanchett (Lydia Tár)
Récompenses de Cate Blanchett Coupe Volpi (Venise), Golden Globe, BAFTA ; nommée aux Oscars 2023, non lauréate
Critique de Marin Alsop Film jugé "anti-femme", trope de la lesbienne prédatrice
Réponse de Cate Blanchett "Une méditation sur le pouvoir, et le pouvoir n'a pas de genre"

💡 Le saviez-vous ? Marin Alsop a été, en 2007, la première femme nommée à la tête d'un grand orchestre américain, le Baltimore Symphony Orchestra. Comme le personnage de Lydia Tár, elle fut l'une des élèves de Leonard Bernstein, ce qui a renforcé les comparaisons entre la cheffe réelle et la cheffe de fiction.

⚖️ En un coup d'œil

✅ Performance de Cate Blanchett saluée par la critique
✅ Débat utile sur la représentation des dirigeantes lesbiennes
✅ Mise en lumière du trope de la lesbienne prédatrice
❌ Pour Marin Alsop, un portrait à charge qui dessert les femmes de pouvoir

Du côté d'un cinéma qui répare

La controverse autour de Tár rappelle l'importance de récits qui montrent des lesbiennes complexes sans les réduire à des prédatrices. Le cinéma de Catherine Corsini, l'intimité de Room in Rome ou le souffle politique de Blue Jean dessinent un autre horizon. Pour une vue d'ensemble, notre sélection des films les plus féministes situe Tár dans une histoire plus large, et notre rubrique Arts et Culture lesbienne suit ces débats au fil des sorties.

📌 À retenir

Marin Alsop, cheffe d'orchestre lesbienne et inspiration supposée du personnage, juge Tár "anti-femme" : le film prend une dirigeante lesbienne pour en faire une abuseuse, là où les scandales réels concernent surtout des hommes. Au-delà du cas Cate Blanchett, le débat porte sur le trope de la lesbienne prédatrice et la rareté des portraits positifs de femmes de pouvoir.

Questions fréquentes sur Tár et Marin Alsop

De quoi parle le film Tár ?

Tár, réalisé par Todd Field en 2022, suit Lydia Tár, cheffe d'orchestre lesbienne de renommée mondiale jouée par Cate Blanchett. Au sommet de sa carrière, elle voit son pouvoir s'effondrer sous des accusations d'abus envers de jeunes musiciennes placées sous son autorité.

Qui est Marin Alsop ?

Marin Alsop est une cheffe d'orchestre américaine, première femme à diriger un grand orchestre des États-Unis, le Baltimore Symphony Orchestra, en 2007. Élève de Leonard Bernstein et ouvertement lesbienne, elle est régulièrement citée comme une pionnière de la direction d'orchestre au féminin.

Pourquoi Marin Alsop a-t-elle critiqué Tár ?

Elle reproche au film de prendre une femme cheffe d'orchestre lesbienne pour en faire une abuseuse, alors que les scandales documentés concernent surtout des hommes. Pour Marin Alsop, c'est une représentation "anti-femme" qui recycle le cliché de la lesbienne prédatrice plutôt que de proposer un portrait nuancé.

Le personnage de Lydia Tár est-il inspiré de Marin Alsop ?

Le réalisateur Todd Field a présenté Lydia Tár comme un personnage de fiction. De nombreux points communs avec Marin Alsop ont toutefois été relevés : élève de Leonard Bernstein, cheffe lesbienne, mariée à une musicienne. Le film cite d'ailleurs Marin Alsop nommément dans un dialogue.

Cate Blanchett a-t-elle gagné l'Oscar pour Tár ?

Non. Cate Blanchett était nommée à l'Oscar de la meilleure actrice 2023 pour Tár, mais c'est Michelle Yeoh qui l'a emporté pour Everything Everywhere All at Once. Cate Blanchett a en revanche reçu le Golden Globe, le BAFTA et la Coupe Volpi pour ce rôle.

C'est quoi le trope de la "lesbienne prédatrice" ?

C'est un cliché récurrent qui associe les personnages lesbiens à la manipulation, à l'abus ou à la prédation sexuelle, souvent en position d'autorité. Présent dans des œuvres comme Cracks ou Wentworth, il déforme la réalité et nourrit les préjugés, ce que dénonce précisément Marin Alsop à propos de Tár.

Sources


Article mis à jour le 14 juin 2026
LM
Article signé
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