Accéder au contenu principal

Lesbianisme, quelle subversivité ?

(Temps de lecture: 7 - 13 minutes)

Subversivité lesbienne, illustration sur le lesbianisme comme position politique et féministe radicale, Lesbia Mag

Par Claudie Lesselier. Texte initialement publié dans Lesbia Mag n°89, 1990, sous licence Creative Commons CC BY-NC-SA. Au colloque Paroles d'amour, qui s'est tenu à Grenoble en mars 1990, Claudie Lesselier est intervenue à l'atelier Quand Éros sort des sentiers battus avec une communication sur la subversivité lesbienne. Se définir comme lesbienne n'est pas seulement se redéfinir individuellement, c'est aussi affirmer son rapport à la société. De cette affirmation, Claudie Lesselier dénoue les différents fils d'une réflexion qui analyse les quinze années précédentes du mouvement lesbien français.

📚 Texte de référence : communication de Claudie Lesselier au colloque Paroles d'amour
📅 Date : Grenoble, mars 1990 (publication Lesbia Mag n°89, 1990)
🎯 Sujet : subversivité lesbienne, lesbianisme politique
👥 Penseuses citées : Monique Wittig, Marie-Jo Bonnet, Nicole Brossard
🏛️ Cadre : mouvements lesbiens radicaux français des années 1975-1990

Sommaire

Se nommer, se visibiliser, se définir

Dans ce texte comme dans beaucoup d'autres, on remarque trois préoccupations : se nommer, se visibiliser, se définir.

Se nommer

Des mots existent, mais tous apparaissent stigmatisants, réducteurs, marqués par leur histoire et leur usage dans les divers discours dominants. Le choix a été de se réapproprier en positif le terme de lesbienne et de s'affirmer comme sujet de cette désignation, comme le manifeste l'emploi systématique du pronom "nous". Au cours des années, le choix du terme « lesbienne » a été approfondi par opposition à « homosexuelle », et pour certaines à « femme » : tel est le point de vue des lesbiennes radicales, par exemple Monique Wittig pour qui « femme » n'a de sens que dans le système d'oppression hétéropatriarcal, tandis que « lesbienne » est un concept qui est "au-delà des catégories de sexe".

Se visibiliser

La répression du lesbianisme se fait en grande partie par le silence, par sa négation, par sa réduction à l'insignifiance, et cela dans tous les domaines : culture, politique, médias, vie quotidienne, sciences sociales. Masculinocentrisme et hétérocentrisme se conjuguent dans cette répression qui manifeste ainsi les enjeux de l'existence et de l'affirmation des lesbiennes. D'où cette insistance des groupes de lesbiennes à dire, à écrire « Nous sommes lesbiennes, nous sommes ici » (banderole dans la manifestation pour l'avortement libre d'octobre 1979 à Paris), « lesbiennes, démasquons-nous » (affiche, Grenoble), « Regroupons-nous pour vivre enfin notre amour au grand jour, sortir de nos ghettos » (tract, 1971). Il s'agit à la fois d'être visibles les unes aux autres et d'être visibles dans l'espace public, pour y manifester une autre image des lesbiennes que les stéréotypes répandus par l'imaginaire patriarcal et y exprimer une autre vision du monde, un autre regard.

La question de la visibilité lesbienne reste centrale, et les mécanismes d'invisibilisation décrits par Claudie Lesselier en 1990 restent largement opérants. Pour comprendre comment ils continuent à structurer l'espace public, notre dossier sur les 5 mécanismes concrets d'effacement des lesbiennes en propose une mise à jour contemporaine.

Se définir autrement

Un nombre significatif de textes et de manifestes s'ouvre par le rappel et le rejet des définitions dominantes répressives, médicales ou pornographiques, des explications étiologiques de nature biologique ou psychologique et des pratiques auxquelles elles sont liées : « nous, les lesbiennes, nous ne sommes pas des monstres, des anormales, des vicieuses » (tract, 1971). Marie-Jo Bonnet énumère longuement les stéréotypes propagés par les médecins, les moralistes, les gauchistes, les Pères de l'Église, l'homme de la rue, etc., avant de proposer une autre définition, d'autres analyses.

Contrairement aux définitions traditionnelles, les définitions et analyses lesbiennes cherchent à interpréter le lesbianisme dans sa dimension à la fois individuelle et collective et en termes sociopolitiques, dans le cadre de la division des catégories de sexe et de genre et des rapports de pouvoir des hommes sur les femmes. Et dans un même mouvement, elles sont aussi des analyses critiques du système nommé « hétéro-patriarcal » : ce n'est pas seulement l'homosexualité qu'il faut discuter, mais l'hétérosexualité, en récusant les explications de type naturaliste des rapports de sexe. « Le lesbianisme est politique » : telle est la banderole du cortège lesbien lors de la manifestation de juin 1983 à Paris.

Mais ce mot d'ordre unitaire, « plus petit commun dénominateur » de points de vue très divers, contourne la difficulté qui est pourtant au centre des débats : quelle politique ? Existe-t-il « un » lesbianisme ? La plupart des textes du corpus manifestent une ambiguïté dans l'expression de la modalité : réel et potentiel, constat et souhait ne sont pas toujours distingués, on glisse de l'un à l'autre, comme souvent aussi d'un énoncé qui se veut « objectif » à une énonciation subjective. Quelques textes cependant s'efforcent de préciser leur propos : ainsi, pour les auteures de l'article Le lesbianisme comme position révolutionnaire, le lesbianisme est "potentiellement" révolutionnaire et elles explicitent les conditions nécessaires pour qu'il le devienne réellement. Le Projet de Plateforme pour un Front de Lesbiennes radicales distingue « l'homosexualité des femmes », position objective de résistance à l'exploitation et à l'oppression par les hommes, du « lesbianisme », position politique et consciente.

💬 "Les lesbiennes ne sont pas des femmes."

- Monique Wittig, La Pensée straight, 1980

De quelques contradictions

Cette démarche, se nommer, se regrouper et s'affirmer, se redéfinir et analyser d'un autre point de vue la société, se déroule dans un contexte contraignant et notamment rencontre une tradition culturelle et politique bien établie dans ce pays qui impose aux groupes minoritaires soit l'assimilation, soit la marginalisation et l'exclusion : ce qui d'ailleurs revient au même, désamorcer les potentialités de remise en cause et de changement dont ils peuvent être porteurs à partir, précisément, de leur position de minoritaires. On connaît les débats suscités aujourd'hui par les questions de la « différence » et de « l'identité » : les lesbiennes aussi rencontrent les contradictions qu'implique le fait de vouloir affirmer la spécificité d'une situation sociale sans pour autant s'enfermer dans un « ghetto » identitaire, de vouloir accéder à l'universel sans nier sa singularité, de se rassembler sans s'exclure.

Ces contradictions se manifestent assez clairement dans l'histoire des groupes lesbiens. Leur création produit un effet libérateur dont toutes les participantes témoignent : joie de se retrouver, de rompre l'isolement, de parler sans devoir se justifier, possibilité de réfléchir ensemble, de prendre des forces. Mais tôt ou tard aussi, des sentiments plus ambivalents apparaissent : peur de l'enfermement, de « l'étiquette » réductrice, crainte d'être maintenue ou mise en marge, et ces contradictions peuvent conduire à la disparition du groupe. Le rapport nécessaire entre le mouvement lesbien et le mouvement de libération des femmes dans son ensemble est un autre exemple : les mouvements et les lieux de femmes assurent aux groupes de lesbiennes une certaine protection, un ancrage social, alors même qu'ils peuvent être vivement contestés comme invisibilisant eux aussi le lesbianisme.

Le Mouvement d'Information et d'Expression des Lesbiennes, dans une enquête récente à l'époque de l'article, a démontré quelles devaient être les principales préoccupations d'un groupe lesbien. La majorité souhaite que le groupe s'implique dans les grands problèmes de la société ; un petit nombre souhaite « un investissement centré uniquement sur les groupes lesbiens ».

Ce désir d'une globalité, d'un lien entre l'engagement lesbien et d'autres engagements se heurte cependant à une double difficulté que les expériences d'interventions dans les luttes contre le racisme et l'extrême droite montrent bien : d'abord, le fait que les autres mouvements sociaux et politiques repoussent souvent le lesbianisme comme une question marginale sinon incongrue ; ensuite, l'incertitude des lesbiennes elles-mêmes quant à la légitimité ou à la possibilité de cette prise de position politique « en tant que lesbiennes » ou « d'un point de vue lesbien ».

Ces contradictions ne sont pas seulement un effet de la répression et de son intériorisation, mais plus fondamentalement, selon moi, l'expression d'une contradiction interne à la construction sociohistorique du lesbianisme : s'il est dans le système de sexe et de genre une pratique de résistance, d'opposition, il est aussi une catégorie du « dispositif de sexualité » élaboré par ce même système. Cette grille d'analyse, trop rapidement évoquée ici, permet de penser que l'affirmation lesbienne, si elle s'élabore en position identitariste ou se restreint à une problématique de défense des droits (lutte certes nécessaire), sans mettre en cause les structures sociales, court le risque de conforter cette construction des catégories de la sexualité. À l'opposé, le refus de s'affirmer, s'il révèle le caractère insatisfaisant de ces catégorisations, aboutit à une autonégation qui laisse intact le système de pouvoir.

Les figures lesbiennes qui ont incarné cette tension entre singularité affirmée et universalité revendiquée traversent toute l'histoire occidentale, des poétesses antiques aux militantes contemporaines. Pour en rencontrer plusieurs, notre dossier sur 12 femmes lesbiennes célèbres qui ont réécrit les règles retrace la généalogie de celles qui ont défié les codes de leur temps.

Wittig, Brossard et la perspective déconstructionniste

On peut reconnaître dans les théories et les pratiques lesbiennes un projet d'articuler ces deux positions, de réfléchir cette tension, dans une perspective qu'on pourrait qualifier de « déconstructionniste » : l'affirmation lesbienne serait un moment dans un mouvement dialectique dont le projet serait de détruire les catégories de sexe et donc de sexualité. Dans cette perspective, l'universel est recherché en partant de la singularité.

Telle est la démarche proposée par Monique Wittig qui appelle à « universaliser le point de vue minoritaire ». En ce sens, la place sociale lesbienne serait un lieu d'où poser des questions et proposer des alternatives à l'ensemble de la culture et de la société : l'« être-lesbienne » ne serait pas une identité statique ou naturelle, mais une dynamique par laquelle un sujet se construit. Wittig, philosophe et romancière française née en 1935 et décédée en 2003, a développé cette pensée à travers Les Guérillères (1969), Le Corps lesbien (1973) et l'essai La Pensée straight, recueil de textes parus entre 1976 et 1990.

La littérature lesbienne est à cet égard significative : on n'y trouve guère l'image d'un espace lesbien qui serait une enclave territoriale, même s'il y a dans ces œuvres des lieux matériels, mais bien davantage la problématique du passage, du voyage, de la quête. Il n'y a pas d'achèvement sur quelque chose qui pourrait ou devrait être définitivement acquis, collectivement ou individuellement, mais un appel à la liberté, à l'invention.

Citons Nicole Brossard, poétesse et romancière québécoise née en 1943, figure majeure du féminisme lesbien francophone, autrice notamment de L'Amèr ou le chapitre effrité (1977) et de Amantes (1980).

💬 "Une lesbienne qui ne réinvente pas le monde est une lesbienne en voie de disparition."

- Nicole Brossard, L'Amèr ou le chapitre effrité, 1977

Monique Wittig, qui écrit que « le lesbianisme nous fournit actuellement la forme sociale où nous pouvons vivre libres », est aussi celle qui précise ensuite, dans Virgile, non (1985) : « il n'y a nulle part où aller, pas de Mississippi à franchir pour être libre » et « il n'y a de liberté que précaire et son maintien est à ce prix ».

💡 Le saviez-vous ? Le numéro 89 de Lesbia Mag, dans lequel a paru pour la première fois ce texte de Claudie Lesselier en 1990, fait partie d'une série de numéros qui ont massivement diffusé en France les théories lesbiennes radicales américaines et québécoises. La revue, fondée en 1982 et publiée jusqu'en 2012, est considérée comme la plus importante publication lesbienne francophone du XXe siècle.

⚖️ En un coup d'œil

✅ Cadre théorique : trois préoccupations historiques, se nommer, se visibiliser, se redéfinir
✅ Auteure de référence : Claudie Lesselier, militante et historienne du mouvement lesbien français
✅ Penseuses convoquées : Wittig, Bonnet, Brossard, courant lesbien radical
✅ Argument central : le lesbianisme n'est pas une identité statique mais une dynamique politique
❌ Tension assumée entre affirmation identitaire et déconstruction des catégories de sexe

Le lesbianisme se pense aussi à l'échelle internationale, où chercheuses et militantes croisent leurs analyses sur les différences culturelles et les convergences politiques. Pour ouvrir ce regard comparatif, notre dossier sur la perspective internationale de la psychologie lesbienne rassemble les apports de chercheuses des Philippines, du Mexique, de l'Italie, du Chili et d'ailleurs.

📌 À retenir

La subversivité du lesbianisme, telle que la pense Claudie Lesselier en 1990, ne tient pas à une essence mais à un geste : nommer, visibiliser, redéfinir, et finalement déconstruire les catégories mêmes de sexe et de sexualité. Wittig et Brossard incarnent cette tension entre affirmation lesbienne et universalisation du point de vue minoritaire, ouvrant une perspective qui irrigue encore aujourd'hui les théories féministes francophones.

Questions fréquentes sur la subversivité lesbienne

Qui est Claudie Lesselier ?

Claudie Lesselier est une militante féministe et historienne française du mouvement lesbien. Elle a publié de nombreux textes dans Lesbia Mag et participé à plusieurs colloques universitaires sur l'histoire des mouvements lesbiens et féministes français. Sa communication au colloque Paroles d'amour en mars 1990 à Grenoble est l'un de ses textes les plus diffusés.

Pourquoi parle-t-on de subversivité lesbienne ?

L'expression désigne le potentiel politique du lesbianisme à remettre en cause les catégories de sexe, de genre et de sexualité produites par ce que les théoriciennes appellent l'hétéro-patriarcat. Être lesbienne n'est plus alors seulement une orientation, mais une position critique qui interroge l'ensemble du système des rapports sociaux entre hommes et femmes.

Quelle est la position de Monique Wittig sur le lesbianisme ?

Pour Monique Wittig, le mot « femme » n'a de sens qu'à l'intérieur du système hétéropatriarcal. La lesbienne, qui se soustrait à ce système d'oppression, devient un sujet politique qui ne peut plus être pensé comme « une femme ». C'est le sens de sa célèbre formule : « les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Wittig propose ainsi d'« universaliser le point de vue minoritaire » et de penser le lesbianisme comme un projet de destruction des catégories de sexe.

Que signifie la phrase de Nicole Brossard sur la lesbienne « en voie de disparition » ?

Dans L'Amèr, Nicole Brossard écrit : « une lesbienne qui ne réinvente pas le monde est une lesbienne en voie de disparition ». Cette formule articule l'affirmation lesbienne à un projet de transformation radicale : ne pas se contenter d'exister en tant que lesbienne, mais inventer de nouveaux récits, de nouveaux espaces, de nouvelles relations. Sans cette dimension créatrice et politique, le lesbianisme risque selon elle de s'effacer.

Le lesbianisme est-il une identité ou une politique ?

Le texte de Claudie Lesselier montre que cette opposition est précisément le nœud des débats internes au mouvement lesbien. Plusieurs courants insistent sur l'identité, d'autres sur la position politique. La perspective déconstructionniste qu'elle défend cherche à articuler les deux : l'affirmation lesbienne comme moment dialectique d'un projet plus large de critique des catégories de sexe.

Pourquoi ce texte de 1990 reste-t-il actuel ?

Les questions posées par Claudie Lesselier en 1990 sur la visibilité, l'invisibilisation, l'identité et l'articulation entre lesbianisme et féminisme nourrissent encore les débats contemporains autour des droits, du séparatisme, de la pluralité des féminismes et des stratégies politiques saphiques. Les analyses de Wittig et Brossard qu'elle convoque restent des références centrales dans les études féministes et queer francophones.

Sources


Article mis à jour le 27 avril 2026
LM
Article signé
La rédaction de Lesbia Mag
Lesbia Mag s'inscrit dans l'héritage de Lesbia Magazine, revue lesbienne fondée en 1982 et publiée jusqu'en 2012, longtemps considérée comme la plus importante publication lesbienne francophone. Notre équipe éditoriale prolonge aujourd'hui ce travail d'information, de critique culturelle et de visibilité, avec la même exigence : couvrir la culture, le cinéma, les séries et l'actualité lesbiennes à destination d'un lectorat francophone.
En savoir plus sur la rédaction →
sélection de romans lesbiens à lire


Rencontres lesbiennes

Articles sur le même sujet

MOD_TAGS_SIMILAR_NO_MATCHING_TAGS

Contribuez !
Envoyez votre article lesbien

Pour participer au Mag, lisez cet article