"Tár" et "Neneh superstar" : analyse comparative de ressorts psycho-sociologiques de l’intolérance ordinaire

Les deux films en bref
🎬 Tár : drame psychologique de Todd Field, avec Cate Blanchett dans le rôle de la chef d'orchestre Lydia Tár
🎬 Neneh Superstar : drame de Ramzi Ben Sliman, avec Oumy Bruni Garrel et Maïwenn, autour de l'école de danse de l'Opéra de Paris
🎭 Point commun : deux femmes issues d'une minorité, deux rapports au pouvoir et à la honte
Quel point commun existe-t-il entre une chef d'orchestre lesbienne à la renommée mondiale (Cate Blanchett qui incarne Lydia Tár) et une petite fille de la cité (Oumy Bruni Garrel dans le rôle de Neneh) qui rêve de danser au ballet de l'Opéra de Paris ? Eh bien, toutes les deux font partie d'une minorité (par son orientation sexuelle pour la première, sa couleur de peau pour la seconde) et rêvent de gloire. Toutefois, dans le film Neneh Superstar, ce n'est pas le personnage de Neneh qui fait preuve d'un caractère autocrate, mais celui de Marianne Bellage, ou devrions-nous dire Myriam Beladj, la directrice de l'opéra incarnée à l'écran par Maïwenn.
❓ Quel est le lien entre Tár et Neneh Superstar ?
Les deux films, sortis en France en janvier 2023, mettent en scène des femmes issues d'une minorité confrontées au pouvoir. Tár suit une chef d'orchestre lesbienne accusée d'abus, Neneh Superstar une ballerine noire face à une directrice qui cache ses origines. Tous deux interrogent l'intolérance ordinaire.
Sommaire
Tár : la chute et la renaissance d'une maestro
Tár est un drame psychologique de 2h37. À l'issue de la projection, je suis sortie de la salle avec une impression mitigée, notamment avec la sensation d'un temps ayant parfois couru avec lenteur. À mon sens, c'est surtout la première heure qui traîne en longueur, le temps d'inscrire les personnages dans l'ambiance de plus en plus oppressante de la quête de perfection de la maestro. Si Lydia Tár, dans l'un de ses cours, parle à ses élèves du conservatoire de "masturbation intellectuelle", c'est ainsi que l'on pourrait qualifier le début de ce film. En revanche, une fois le décor planté, l'intrigue devient vraiment prenante. J'ai adoré assister à l'implacable chute de cette femme qui avait tout, tout sauf le bonheur (toujours selon mes critères et ma libre interprétation), puis à sa renaissance. C'est sans doute mon côté optimiste qui aime voir sa reconstruction comme positive ; Lydia Tár pose peut-être un regard plus sombre sur son avenir.
Réalisé par Todd Field, le film a vu Cate Blanchett apprendre la direction d'orchestre, le piano et l'allemand pour incarner ce personnage de fiction. Lydia Tár n'a jamais existé : c'est une cheffe imaginaire, première femme à diriger un grand orchestre philharmonique allemand dans le récit.
Neneh Superstar : la honte d'une directrice face à une enfant
Dans Neneh Superstar, l'ambiance est plus légère, les dialogues moins savants. Pas d'accord en Tár mineur, ce monstre froid et arrogant qui nous livre, par le biais de phrases aussi élégantes que prétentieuses, une partition que seuls les plus érudits peuvent déchiffrer : "Le temps est primordial, c'est la clef de voûte de l'interprétation. On ne peut pas commencer sans moi. Je démarre l'horloge." Cependant, Marianne Bellage, au phrasé plus sec, aux silences aussi éloquents que les discours LGBTphobes de Lydia Tár, va se révéler être un dragon autoritaire et autoritariste. Cette ancienne danseuse étoile, pourtant elle-même d'origine maghrébine, s'oppose en effet, dès le concours d'entrée, à l'admission dans sa prestigieuse école d'une élève à la peau noire, Neneh.
Le film de Ramzi Ben Sliman situe son intrigue à l'école de danse de l'Opéra de Paris, milieu historiquement blanc dans lequel une enfant racisée doit se faire une place. Maïwenn y campe une directrice prête à sacrifier un talent pour protéger son propre secret.
Autour de Tár : la sortie du film avait déjà fait réagir le milieu musical. À lire, notre article sur la cheffe d'orchestre Marin Alsop, qui dénonce les stéréotypes lesbiens du film, et notre annonce de Cate Blanchett dans le rôle d'une compositrice lesbienne.
Le pouvoir rend-il forcément cruel ?
Le pouvoir ou sa quête sont-ils toujours synonymes de violence ? Écraser les autres est-il une étape nécessaire à la réussite ou au maintien d'un certain contrôle ? Et pourquoi sommes-nous plus enclins à pardonner une erreur d'un autre qui ne nous ressemblerait pas, alors même qu'elle devient intolérable quand elle est issue d'un membre de notre communauté ?
Pourquoi Lydia Tár humilie-t-elle en plein cours un élève qui se revendique pansexuel, par le biais d'un propos normalisateur et misogyne ? Pourquoi Marianne Bellage n'aide-t-elle pas cette petite ballerine au parcours similaire au sien, mais décide-t-elle plutôt de tout faire pour l'empêcher de tutoyer les sommets ?
Autoritarisme, abus de pouvoir et effet Lucifer
Les personnes victimes de maltraitance ancrent dans leur mémoire des schémas de violence, et, si elles n'ont pas les ressources nécessaires pour résoudre positivement le problème, vont avoir tendance à maltraiter les autres à leur tour. Aussi antinomique que cela puisse paraître, elles font preuve de peu d'empathie vis-à-vis de leurs victimes, d'autant plus que ces dernières partageront avec elles des points communs.
Une expérience menée en entreprise montre en effet qu'une femme s'étant hissée à un poste de cadre proposera systématiquement un salaire plus bas à une autre femme que ne le ferait un cadre de sexe masculin. Alors que l'on pourrait penser que l'inégalité de salaires entre hommes et femmes est générée par une société patriarcale et des hommes prêts à tout pour conserver leurs prérogatives, les femmes de pouvoir s'avèrent être les plus intransigeantes avec leurs homologues. Jalousie ? Envie de garder égoïstement un statut préférentiel ? Désir inconscient de voir l'autre souffrir autant qu'elles pour parvenir au même résultat ?
Dans Neneh Superstar, on peut relever un autre mécanisme qui engendre ces comportements cruels : la honte. Marianne Bellage tait ses origines ethniques, porte des lentilles bleues pour cacher sa différence. La simple présence de Neneh met en danger son secret et la ramène à un passé qu'elle occulte sciemment. De façon moins ostensible, la honte n'est-elle pas un levier présent dans le quotidien de la chef d'orchestre ? Car si Lydia Tár revendique publiquement son homosexualité, n'est-elle pas la première à vouloir se fondre dans un moule judéo-chrétien hétéronormé, en s'annonçant comme le "papa" de la petite fille qu'elle élève avec sa compagne, en portant des tenues androgynes, en reniant parfois sa féminité aussi fort que Marianne Bellage aimerait avoir la peau blanche ?
💬 "La capacité infinie de l'esprit humain à transformer n'importe qui en personne aimable ou cruelle, compatissante ou égoïste, créative ou destructive."
- Philip Zimbardo, psychologue, à propos de l'expérience de Stanford
L'expérience de Stanford, miroir des deux films
Les hypothèses sont nombreuses. J'aimerais néanmoins apporter l'éclairage de l'expérience de Stanford et de l'effet Lucifer qu'elle a permis de mettre en lumière. Dans les années 1970, Philip Zimbardo simule les conditions de vie d'une prison. Les participants, des étudiants en bonne santé physique et mentale, se voient attribuer aléatoirement le rôle de gardien ou de prisonnier. Dès le premier jour, les étudiants ayant endossé le rôle de gardiens se divisent : ceux qui se bornent à exécuter leur tâche, ceux qui prennent plaisir à sévir et ceux qui obéissent à contrecœur. Au fil des jours, les gardes se désindividuent et les prisonniers se déshumanisent à leurs yeux, ce qui favorise les comportements agressifs.
Ainsi, une personne lambda, socialement intégrée, considérée comme gentille par son entourage, peut commettre des actes atroces sans pour autant relever d'un passé traumatique. Ce serait l'influence puissante d'un facteur situationnel qui serait capable de nous rendre impitoyables et déviants. L'accès à une place de prestige pour Lydia Tár ou Marianne Bellage n'est-il pas l'un de ces facteurs situationnels ? Auquel cas, sont-elles responsables des abus de pouvoir dont elles finissent par être accusées, ou les simples victimes d'une machine qui les broie dans ses rouages ?
Comme l'a chanté Jean-Jacques Goldman dans "Né en 17 à Leidenstadt", aurais-je été meilleure ou pire que ces gens ? C'est exactement ce que je me suis demandé à l'issue de ces deux longs-métrages. La phrase de Philip Zimbardo, à peine croyable et pourtant largement documentée par des expériences à l'éthique douteuse, résonne avec les deux récits.
Deux films à voir pour comprendre l'intolérance
Le box-office de janvier nous a gâtées avec deux films qui, bien qu'en apparence aux antipodes, traitent de processus psychologiques et sociologiques prenants. Des schémas de pensée qui, s'ils ne la justifient pas, permettent de mieux comprendre l'intolérance. Aussi n'ai-je qu'un conseil : allez donc faire un tour dans les salles obscures et laissez-vous emporter par la sombre folie de Lydia Tár ou la lutte contre l'injustice de Neneh. Connaître les mécanismes qui engendrent racisme ou homophobie ne permet pas de les affronter directement, mais d'y porter un regard autre, moins jugeant. Sun Tzu écrivait très justement : "Qui connaît l'autre et se connaît lui-même peut livrer cent batailles sans jamais être en péril."
Pour prolonger : Cate Blanchett a marqué le cinéma saphique bien avant Tár. Redécouvrez notre analyse de Carol, romance lesbienne portée par Cate Blanchett, et notre sélection des meilleurs romans lesbiens à lire.
Tár et Neneh Superstar : tableau comparatif
| Critère | Tár | Neneh Superstar |
| Réalisation | Todd Field | Ramzi Ben Sliman |
| Figure centrale | Lydia Tár, chef d'orchestre lesbienne (Cate Blanchett) | Neneh, jeune ballerine noire (Oumy Bruni Garrel) |
| Détentrice du pouvoir | Lydia Tár elle-même | Marianne Bellage, la directrice (Maïwenn) |
| Ressort psychologique | Abus de pouvoir, déni | Honte, reniement de ses origines |
💡 Le saviez-vous ? Le personnage de Lydia Tár est entièrement fictif. Pour le rendre crédible, Cate Blanchett a appris à diriger un orchestre, à jouer du piano et à parler allemand. Son interprétation lui a valu une nomination à l'Oscar de la meilleure actrice.
Questions fréquentes sur Tár et Neneh Superstar
Le personnage de Lydia Tár a-t-il existé ?
Non. Lydia Tár est un personnage de fiction créé pour le film de Todd Field. Dans le récit, elle est présentée comme la première femme à diriger un grand orchestre philharmonique allemand. Cate Blanchett a appris la direction d'orchestre pour le rôle.
Pourquoi dit-on que Tár est un film sur une cheffe d'orchestre lesbienne ?
Parce que Lydia Tár vit ouvertement avec une compagne et élève un enfant avec elle. Son homosexualité est assumée dans le film, mais le récit interroge aussi sa difficulté à se conformer à des normes hétéronormées.
De quoi parle Neneh Superstar ?
Neneh Superstar suit Neneh, une jeune fille noire qui rêve d'intégrer l'école de danse de l'Opéra de Paris. Elle se heurte à Marianne Bellage, la directrice, qui dissimule ses propres origines maghrébines et cherche à l'écarter.
Qu'est-ce que l'effet Lucifer évoqué dans l'article ?
L'effet Lucifer désigne la façon dont des personnes ordinaires peuvent commettre des actes cruels sous l'influence d'un contexte. Il a été théorisé par Philip Zimbardo après l'expérience de la prison de Stanford, menée dans les années 1970.
Les deux films ont-ils un point commun thématique ?
Oui. Tár et Neneh Superstar mettent en scène des femmes issues d'une minorité confrontées au pouvoir et à la honte. Ils explorent comment l'ambition et la peur du déclassement peuvent nourrir l'intolérance, qu'elle soit homophobe ou raciste.
Où regarder Tár et Neneh Superstar ?
Les deux films, sortis en salles en janvier 2023, sont depuis disponibles en location et en achat sur les principales plateformes de vidéo à la demande. Leur présence sur les services par abonnement varie selon les périodes et les pays.
Sources
- Buffy et Faith : le subtext lesbien des deux Tueuses
- Intimidad : La Série Netflix qui Met en Lumière les Enjeux du Féminisme
- La nouvelle série lesbienne incontournable : "Une équipe hors du commun"
- « De celles qui osent » Série féministe et lesbienne
- Top 10 des meilleurs films féministes à voir absolument
Pour participer au Mag, lisez cet article



