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| Emma | Billets d'humeur

La haine des laids, des pas beaux.. celle qui ne sert aucun parti politique

(Temps de lecture: 3 - 6 minutes)

La haine des laids, des pas beaux.. celle qui ne sert aucun parti politique

La discrimination de la laideur, on en parle ou pas ?

Je parle de la vraie laideur, celle dont personne ne parle parce qu’elle révèle l’hypocrisie crasse de notre époque prétendument "inclusive", je parle de rejet viscéral envers les corps et les visages jugés non désirables. Attention, il n'est pas sujet ici de "laideur relative", mais de ces visages qu’on évite du regard dans le métro, de ces corps que les algorithmes ne proposent jamais, de ces gens que personne ne "matche" sur les applis pas parce qu’ils sont méchants ou bêtes mais parce que clairement, ils ne vendent pas du rêve.

Cette discrimination est à mon sens l’une des violences les plus sournoises, les plus universelles, et les moins dénoncées. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’elle ne repose sur aucun discours idéologique revendiqué et ne sert donc aucun parti politique et aucune idéologie. 

Sommaire

Il n’y a pas de mot pour les « laidophobes », pourquoi ?

On a des -phobies impliquant des personnes racisées, genrées, sexualisées, etc... On dénonce l’homophobie, la transphobie, la grossophobie, l’islamophobie, l’antisémitisme (quoi que de moins en moins n'est-ce pas?), le validisme.. etc... Mais on a laissé passer la haine ordinaire de la laideur comme si ce n’était pas une construction culturelle, comme si le rejet d’un visage jugé inharmonieux était socialement acceptable.

On pourrait l’appeler "uglyphobie" - ça ferait un bon sketch - mais personne n’ose, parce que ça impliquerait de dire qu’on a tous, à des degrés divers, participé à cette violence.

C'est pernicieux, prenez cet exemple : une personne vous prend votre place de parking sous le nez et justement, elle a le physique peu avantageux - pour rester polie. Que diriez-vous ? Honnêtement ! Il n'y aurait aucun énervement mais une sorte de jubilation honteuse, comme si son physique justifiait sa connerie et notre mépris. 

Pourquoi ces réactions ? Parce que nos standards de beauté ne sont pas uniquement que des goûts personnels, mais une sorte de formatage profond de notre esprit injectés dès l’enfance, recyclés par le cinéma, les pubs, les applis de rencontre, la médecine, l’école, etc... 

C’est peut-être la discrimination la plus transversale

Tu peux être blanc, noir, arabe, queer, valide, cis, trans, femme ou homme : si tu es considéré comme laid, tu seras moqué, rejeté, tenu à distance. Ce n’est même pas une question de minorité, c’est une question de hiérarchie implicite, de pouvoir,  de sélection sexuelle, de valeur supposée. Le/la laid·e est assigné·e à l’ombre parce que il ou elle ne suscite ni désir, ni confiance, ni envie.

D'ailleurs il ou elle dérange, gêne, embarrasse.

Tu as une sale gueule ? Tais-toi et cache-toi

Et contrairement à d’autres discriminations, il n’y a aucune forme de mobilisation ou de fierté pour contrer ça. Il n’existe pas de Laidron Pride. On ne fait pas la couverture des magazines avec des visages réellement abîmés, dissymétriques, ridés prématurément, ou simplement "mal agencés". On les invisibilise. Au mieux, on leur offre des rôles de méchants, de fous, de grotesques. Et même quand un discours plus ouvert tente de faire une place à d’autres corps, il y a toujours une limite : on parle de diversité, mais jamais d’inesthétisme pur, assumé comme tel.

Ce n’est pas juste une question de beauté, c’est une question d’éthique sociale

Et même un scandale philosophique car, que vous le vouliez ou non, l’apparence détermine la valeur sociale, même dans les milieux qui prétendent déconstruire les normes. Tu peux militer pour toutes les causes et continuer à mépriser quelqu’un parce qu’il ou elle est laid·e. Pire : tu peux même ne pas t’en rendre compte. Parce que cette haine est instillée à un niveau presque primal, émotionnel, non questionné.

Et elle est encore plus insidieuse aujourd’hui, à l’heure où la beauté peut s’acheter : lèvres gonflées, mâchoires redessinées, cheveux texturés, filtres calibrés sur les applis. Le laid, désormais, c’est celui ou celle qui ne joue pas le jeu, qui ne performe pas, qui ne se conforme pas.

Et dans les faits, cela se traduit par :

  • une difficulté d’accès à l’emploi
  • un isolement affectif et sexuel
  • une déshumanisation dans les interactions quotidiennes

Et ce, sans aucun mot pour en parler.

Alors pourquoi ne pas en parler ?

Parce que ça nous renvoie à notre propre cruauté. Parce que l’idéologie du mérite s’effondre si l’on admet que les gens « beaux » réussissent plus facilement, même à diplôme égal, à compétence égale, à bonté égale. Parce que ça mettrait au jour la sauvagerie de nos hiérarchies sociales. Et que c’est beaucoup plus rassurant de pointer des « phobies » bien identifiables, bien encadrées, qui servent bien les idéologies politiques, que de se confronter à l'horreur du rejet esthétique. 

C’est plus simple de se dire progressiste quand on méprise les moches en silence.

Et si c’était ça, la vraie phobie structurelle ?

La plus profonde, la plus intime, celle qui façonne dès l’enfance notre manière d’aimer, de désirer, de choisir, de rejeter. Celle que personne ne veut admettre parce qu’elle est partout, en chacun de nous, et que la beauté reste le dernier privilège qu’on n’a pas envie de partager.

Mais... maintenant que j'y pense et vue les tendances, parler de la phobie des laids, ce serait démasquer l’idéologie du beau comme on a démasqué la blancheur, l’hétérosexualité, le cis-genrisme, la binarité, le beau étant une norme coloniale, patriarcale, et évidemment indispensable au système de domination actuel parce qu'après tout : il fait vendre, il fait voter, il fait band.....

On célèbre la liberté de s’autodéterminer, de modifier son corps pour mieux s’aligner avec ses ressentis. Et c'est génial, mais dans ce cas, allons jusqu’au bout : les laids aussi devraient pouvoir refaire leur visage, leur corps, pas par coquetterie, mais pour obtenir enfin le droit d’être traités comme des êtres désirables, compétents, fréquentables. Mais là, oops, silence radio. 

Je ne vais pas m'étendre davantage sur le sujet, parce qu'en même temps, dans toutes mes romances lesbiennes, je ne mets en avant que des nanas canons... parce que moi aussi, le laid ne me fait pas rêver.