Catherine Deneuve et son baiser lesbien avec Fanny Ardant

Dans son film 8 Femmes, l’icône française Catherine Deneuve échange un baiser lesbien avec sa partenaire Fanny Ardant. Et ce n’est pas la partie qu’elle préfère du film.
L’une des anecdotes les moins vulgaires que Roger Vadim raconte dans ses mémoires Bardot, Deneuve, Fonda se déroule dans un hôtel des Alpes, isolé par la tempête, qu’il avait choisi comme base de tournage pour La Bride sur le cou (1961), un film conçu pour la première de ses ex-épouses. Brigitte Bardot, persuadée que l’hôtel allait être aspiré dans la stratosphère comme la ferme de Dorothy dans Le Magicien d’Oz, venait tout juste de rédiger son testament. Elle partit à la recherche de son ancien mari pour lui proposer de célébrer ensemble la fin du monde apparemment imminente. En ouvrant la porte de la salle de jeux, elle découvrit Roger Vadim et sa jeune petite amie, Catherine Deneuve, penchés sur le tapis de billard : Vadim avait retiré ses chaussures et son pull, Deneuve ne portait plus que sa culotte et ses chaussettes. « Je vois que tu ne t’ennuies pas ici », lança Brigitte Bardot. « Nous jouons au billard-strip », répondit Roger Vadim.
Catherine Deneuve a toujours laissé ses anciens amants et rivales s’amuser de ce genre d’histoires. « La discrétion, dit-elle, alors qu’un serveur emporte les restes de son déjeuner, fait partie de ma nature. Et si l’on m’avait demandé d’être plus ouverte, je ne suis pas sûre que je serais restée dans le cinéma. » Comme le disait Gene Kelly dans Chantons sous la pluie, juste avant qu’on le voie, en flash-back, grattant son ukulélé dans un bordel : « J’ai toujours eu une devise : la dignité, toujours la dignité. » Chez Catherine Deneuve, cette devise semble véritablement sincère ; c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles, près de quarante ans après avoir illuminé Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy (1964), elle captive encore l’attention du public. À cinquante-neuf ans, sa beauté conserve sa netteté et son équilibre, même si l’on en perçoit désormais les failles et les nuances. Les publicités L’Oréal qu’elle incarne représentent la limite de ce qu’elle accepte de montrer d’elle-même.
« Parfois, je vois des gens dans les magazines et je me dis : pourquoi ? Pourquoi avoir fait cette photo chez soi, avec son enfant ou dans sa nouvelle cuisine ? Je ne fais pas les choses pour le public. D’abord pour moi, ensuite pour le public. Sinon, on n’appartient plus à soi-même. »
On sait qu’elle est née à Paris en 1943, que sa sœur Françoise Dorléac est morte dans un accident de voiture en 1967, que Roger Vadim et Marcello Mastroianni furent les pères de ses enfants. Mais Catherine Deneuve a toujours préféré laisser le reste à notre imagination. Elle a pratiqué la même retenue à l’écran, sachant toujours comment incarner les fantasmes de ses réalisateurs et de son public sans jamais se laisser consumer par leurs désirs.
Jacques Demy fit de sa fragilité lumineuse le cœur battant des Parapluies de Cherbourg. Roman Polanski la plaça au centre de Répulsion (1965), jeune femme précipitée dans la folie par ses propres peurs et pulsions. Dans Belle de jour (1967), Luis Buñuel, vieux comme le siècle mais encore traversé de désirs féroces, lui offrit son rôle emblématique : celui de la bourgeoise glacée qui apaise son mal-être dans un bordel. Plus récemment, elle fut une professeure passionnée dans Les Voleurs (1996) d’André Téchiné, une ouvrière à bout de souffle dans Dancer in the Dark (2000) de Lars von Trier, et la matriarche laquée des 8 Femmes de François Ozon, sorti ce jour-là au Royaume-Uni : autant de preuves qu’elle sait encore choisir les cinéastes qui sauront la servir.
Elle avait vu Morvern Callar mardi, juste avant de se rendre sur le plateau de V Graham Norton, où elle devait, grimée en Vera Duckworth, réciter des sous-entendus qu’elle n’a heureusement pas compris. Depuis, Lynne Ramsay figure sur sa liste de réalisatrices rêvées. « Une réalisatrice merveilleuse », s’enthousiasme-t-elle, traçant dans l’air une arabesque avec sa cigarette.
« J’aimerais beaucoup la rencontrer. »
8 Femmes est un Cluedo musical, un polar kitsch serti de numéros chantés et dansés. Mais c’est aussi un film sur ce qui se produit lorsque plusieurs des plus grandes divas du cinéma français se retrouvent à partager le même écran. Ces femmes n’apportent pas seulement leur jeu, leur voix ou leur talent de danseuses : elles traînent avec elles tout leur passé, public et intime.
« La plupart du temps, il faut lutter contre ça, explique Catherine Deneuve. Les réalisateurs doivent faire oublier au public qui sont les acteurs au bout d’un quart d’heure. François, lui, a choisi de faire l’inverse : il a décidé d’en jouer. »
Dans sa quête du plaisir, François Ozon en a parfois profité un peu plus qu’elle ne l’aurait souhaité. L’un des sommets du film est une scène de bagarre endiablée où Catherine Deneuve et Fanny Ardant sortent leurs griffes vernies et se jettent l’une sur l’autre sur la moquette, avant de laisser la violence céder la place à un baiser passionné. C’est un triomphe de camp assumé, une version art-house de ces moments cultes de Dynastie où Joan Collins et Linda Evans se battaient dans un nuage de faux cils et de cristal Lalique. Mais la scène fonctionne aussi comme une ironie cruelle sur ses interprètes : Catherine Deneuve et Fanny Ardant furent toutes deux les amantes de François Truffaut. Son avant-dernier film, La Femme d’à côté (1981), s’inspira de sa liaison avec Catherine Deneuve. Le rôle féminin principal y fut tenu par Fanny Ardant qui, après le tournage, remplaça Deneuve dans la vie du cinéaste, devenant sa muse et son étoile. Dans La Femme d’à côté, Gérard Depardieu, alter ego de François Truffaut, agresse violemment Fanny Ardant. Dans 8 Femmes, François Ozon reprend cette scène sur le mode de la farce et y ajoute un clin d’œil supplémentaire, au cas où le spectateur n’aurait pas saisi la référence.
« Dans la scène, dit Catherine Deneuve, je prononce une réplique que j’avais déjà dite dans un film de Truffaut. » Et comment s’est-elle sentie à ce moment-là ? « Pas très bien. J’ai accepté de le faire, mais je ne me suis jamais sentie vraiment à l’aise. Je sais que pour François Ozon c’était un hommage, mais je ne suis pas sûre que François Truffaut aurait aimé cela. Ce n’est pas mon moment préféré du film. »
L’a-t-elle trouvé irrespectueux ? « Non, dit-elle, intrusif. »
Et ce baiser avec la compagne de son ancien amant ? « Nous n’avons pas tourné ce baiser beaucoup de fois », murmure-t-elle. Mais elle éclate de rire quand je lui demande si la scène a plu à son armée de fans lesbiennes, qui continuent de rêver fidèlement d’elle, malgré la procédure judiciaire qu’elle avait intentée en 1996 contre un magazine lesbien américain créé sous son nom sans son autorisation. Elle a gagné ce public grâce au film de vampires de Tony Scott, Les Prédateurs (1983), dans lequel elle incarnait une séductrice vampirique, tout en laque et en regard fauve, qui prenait son temps avant de planter ses crocs dans la jugulaire de Susan Sarandon. Ce genre de rôle, d’ailleurs, a toujours plu à Deneuve.
Dans Zig Zig (1974), elle entretenait une relation ambiguë avec Bernadette Lafont, qui formait avec elle un duo de cabaret façon Marlene Dietrich. Dans Écoute voir (1978), elle interprétait une détective privée qui embrassait Anne Parillaud. Et dans Les Voleurs (1996) d’André Téchiné, elle jouait une universitaire tombant amoureuse d’une de ses étudiantes : sa scène de baignoire avec Laurence Côte reste un modèle d’élégance. « Quand j’ai tourné Les Voleurs, des journalistes américains m’ont dit qu’une actrice ne pourrait pas jouer un tel rôle dans un film américain. Même une icône comme Meryl Streep , qui partage un lit, mais peu de choses d’autre, avec Allison Janney dans son prochain film The Hours, a dû attendre longtemps. Peut-être qu’aujourd’hui on le lui permettrait, mais il y a vingt ans, elle n’aurait jamais pu se permettre un rôle comme celui-là, même si elle l’avait voulu. Et je suis sûre qu’elle l’aurait voulu. »
Catherine Deneuve enfile ses lunettes de soleil , geste presque superflu dans un restaurant en novembre, mais signal discret que l’entretien touche à sa fin.
« Nous sommes en Europe. C’est très différent ici. En Europe, on a plus de liberté d’expérimenter, d’explorer qui l’on est et ce que l’on fait. On a le droit de vraiment jouer, vous savez ? À l’écran, j’ai la chance de faire des choses que je n’oserais jamais faire dans la vie. »
Écrire ses mémoires, en revanche, appartient à la seconde catégorie.
« On me l’a demandé, reconnaît-elle, mais très vite j’ai répondu non, non, non, non. Si je pouvais écrire un livre comme Lulu à Hollywood de Louise Brooks, alors peut-être. Mais mon histoire ne m’appartient pas entièrement. Je l’écris dans mon journal, oui, mais la publier ? Ce serait trop facile de blesser des gens. Et la douleur que l’on inflige à quelqu’un ne peut jamais être effacée. »
Peut-être pense-t-elle à la description un peu trop détaillée que Roger Vadim a donnée de leurs ébats dans ses mémoires. Ou peut-être est-elle simplement vaccinée par le déversement amer des Initiales B.B. (1996) de Brigitte Bardot, un livre où le jeu de billard-strip fait figure d’innocente bluette.
Les deux femmes furent souvent citées ensemble, surtout par Roger Vadim, mais elles n’ont plus rien en commun. Brigitte Bardot s’est retirée dans une retraite poussiéreuse d’où elle n’émerge que pour invectiver les éleveurs de veaux ou les immigrés. Catherine Deneuve, elle, est restée à l’écran, intacte dans sa majesté et sa dignité. Elle aurait pu accepter un gros à-valoir et consigner par écrit ses véritables pensées sur sa sœur, sur François Truffaut, sur Fanny Ardant. Mais cela aurait détruit son charme discret, dissipé les fantasmes qu’elle a su laisser flotter autour de son image.
« Bien sûr, vous voudriez le lire si vous l’aviez entre les mains, dit Catherine Deneuve avec un sourire. Mais je pense aussi que vous seriez terriblement déçu. N’est-ce pas ? »
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